News



"La contagion mémorielle: Le ciel de Birkenau"


Le premier roman Le ciel de Birkenau d’Isabelle Blondet-Hamon[1] s’inscrit dans « une généalogie littéraire[2] » du génocide juif, représentatif de l’émergence d’une fiction relayant le témoignage originel, il est un véritable renouvellement des modes de représentation de la Mémoire de la Shoah. L’écrivaine met en parallèle avec justesse et respect la maladie et l’expérience concentrationnaire, nous sommes alors témoins de la dégradation progressive du corps et de l’être, de la souffrance, nous faisant ainsi comprendre que l’expérience du mal n’est pas unique, qu’il peut se dupliquer et se transmettre de génération en génération par contagion mémorielle.

Isabelle Blondet-Hamon fait partie de cette « génération d’écrivains qui n’ont pas été directement des témoins [qui] s’efforce depuis les années quatre-vingt, de reprendre avec respect et probité cet héritage […] Ce qu’ils nous disent ? que la fiction et le travail romanesque peuvent contribuer à ne banaliser ni le passé, ni l’oubli[3]. » Avec simplicité et sensibilité, l’écrivaine traite la difficile acceptation du passé concentrationnaire, le lourd héritage qu’une descendante de survivante doit porter. Si obsédant et aliénant, le passé devient néfaste à long terme et empiète sur le présent entraînant la descendante dans une descente aux Enfers.

Sous couvert de thèmes foncièrement contemporains comme le cancer, l'homosexualité et l'homoparentalité, l’écrivaine intègre la Shoah dans un présent, dans un cercle intime. On constate d’ailleurs que cet enchevêtrement du passé et du présent structure l’ensemble du récit. La structure interne est donc riche, composée de deux niveaux de lecture : le récit de la narratrice et la mise en abyme du récit de l’expérience de la rescapée. La narratrice est témoin du témoignage de la rescapée, sa belle-mère et du témoignage de la fille de sa rescapée soit sa conjointe. Le ciel de Birkenau est écrit par une femme sur des femmes principalement. Ce triangle féminin d’amour apporte une grande force émotive au récit, les deux femmes s’aiment d’un amour fusionnel et se soutiennent dans leur combat contre l’intolérance : « L’étreinte réunissant deux être sur un quai de gare est somme toute banale, même entre deux femmes. Or la nôtre est sans doute assez longue et tendre pour susciter les regards, curieux, gênés, perplexes. Ou peut-être hostiles. Mais je m’en moque, toi aussi[4] », contre le poison : « […] Le poison nommé lymphome par les médecins a un goût de cendres et de chairs brûlés[5] », la relation maternelle est particulière, interroge par sa froideur : « Quelle sorte de mère peut-on être lorsqu’on a eu à peine le temps d’être une enfant[6] », mais prendra une autre tournure au fur et à mesure de l’histoire.

L’œuvre répond à des attentes littéraires et mémorielles. Des motifs métonymiques de la Shoah ponctuent le récit et viennent corroborer le parallélisme avec l’expérience de la maladie : le train comme tatouage « c’est drôle la cicatrice sur ton ventre, on dirait les rails d’un train[7] » ; la tonte « Sans un mot, je te prends alors la tondeuse des mains. Il n’y a plus que le vrombissement du moteur, le silence de mes larmes traçant deux rigoles le long de mes joues, chaque passage de la lame mécanique creuse des tranchées sur ton crâne qui se dénude peu à peu, les touffes chutent en paquet sur tes épaules, glissent jusqu’au sol[8] » ; la douche désinfectante « […] avant d’enfiler la tenue stérilisée qu’elle te tend dans un sac sous vide, tu dois d’abord prendre une douche désinfectante[9] » ; les stigmates « Afficher des stigmates aujourd’hui visibles. Fonte musculaire, maigreur spectaculaire, crâne dénudé et regard indéfinissable de ceux qui ont entrevu les rivages du Styx sans les atteindre[10] » ; l’inhumation imagée par la métaphore filée du ciel comme tombeau des aïeux « Tous ceux qui ont eu pour seul tombeau le ciel de Birkenau recueillant les fumées de leurs morts abjectes, oui, peut-être est-ce ainsi que tu te sauveras. En étant un fantôme parmi les vivants » qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler les célèbres vers de Paul Celan dans son poème « Fugue de mort [11]» : « Nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré » ou la fiction de Catherine Mavrikakis Le ciel de Bay city : « Ta mère me disait de ne rien déterrer du passé. Mais on ne peut déterrer les cendres qui voltigent encore dans le ciel polonais. On ne peut déterrer la poussière humaine qui s’est mêlée à l’air et qui a empoisonné le siècle [12] » et qui a aussi empoisonné Mimi[13].

La narratrice dans Le ciel de Birkenau est aussi témoin du manège fantasmatique qui s’opère autour de la mère (survivante des camps) et la fille (descendante de survivante) :

"Da Kommen wieder die Schlossgespenster ! Revoilà les fantômes du château ! Là, vingt ans plus tard, dans ce salon, entre vous deux, j’ai l’impression de commencer à comprendre. Ils sont partis et pourtant reviennent sans cesse. Peser de tout leur poids sur les vivants. Jusqu’à les affoler, leur tirer des propos paraissant incohérents à ceux qui ne les perçoivent pas ou les ignorent. Peut-être cette phrase décrivait-elle juste la réalité. L’invisible réalité des fantômes[14]."

La narratrice va écouter l’histoire de sa belle-mère : « Me raconte son histoire, celle d’une allemande née à Berlin dans une riche famille juive. Déportée à dix-huit ans. Internée deux ans dans le camp des femmes à Birkenau. Assise à côté d’elle paralysée à la fois par la gravité du sujet et l’incongruité de ta provoquante indifférence, j’écoute avec application. Rafle, camp, travail, forcé[15]. » Cette indifférence, négligence de la part de Mimi est volontaire, il pourrait traduire une lassitude, une fatigue psychologique, on pense alors au personnage de Yaël de Marianne Rubinstein dans Le journal de Yaël Koppman, la jeune femme tente d’alléger l’héritage mémoriel en exprimant sa lassitude : « On en a encore plus marre que toi de la Shoah. Ca a bouffé nos familles, la Shoah. Alors si on en parle, si on est « obsédées » comme tu dis, c’est pas parce que ça nous amuse mais parce qu’on essaie d’alléger l’héritage[16]. » Mimi ne parvient cependant pas à le refouler totalement et sombre donc dans la maladie, transmise par sa mère. Finalement, la chambre d’hôpital comme Bay City dans Le ciel de Bay city de Catherine Mavrikakis apparaissent alors comme un substitut d’Auschwitz-Brikenau, où elles revivent inlassablement les tortures de la Shoah, les ténèbres ont totalement envahi leur réalité.

Ainsi, Isabelle Blondet-Hamon nous propose une œuvre riche sur le plan textuel et mémoriel. Nous en tirons des enseignements, et éprouvons du respect et de l'admiration face au courage de la jeune femme pour combattre la maladie et le trauma. On comprend que pour tous ces enfants de survivants, victimes de la contagion mémorielle, il est impératif d’atteindre l’issue du chemin introspectif pour "mieux" vivre. Un roman exceptionnel qui nous amène à nous interroger sur la perpétuation de la mémoire, la représentation de la maladie et la conception moderne de la tolérance.

[1] Isabelle Blondet-Hamon, Le ciel de Birkenau, La Riche, Editions Diabase, 2011, 185 p.

[2] hEP, Entrevue brève avec Annette Wieviorka

[3] Lionel Richaud, « Le passage à la fiction », Le magazine littéraire, n°438 janvier 2005

[4] Isabelle Blondet-Hamon, Le ciel de Birkenau, op.cit., p.10

[5] Ibid., p.68

[6] Ibid., p.80

[7] Ibid., p.102

[8] Ibid., p.86

[9] Ibid., p.109

[10] Ibid., p.93

[11]Paul Celan, « Pavot et mémoire », Choix de poèmes réunis par l’auteur, Paris, édition Poésie /Gallimard, 1998, 385pages, p. 33.

[12]Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City, Paris, Sabine Wespieser Editeur, 2004, 304 pages, p.85.

[13]Dénomination de la descendante de survivante.

[14]Isabelle Blondet-Hamon, Le ciel de Birkenau, op.cit., p.22

[15]Isabelle Blondet-Hamon, Le ciel de Birkenau, op.cit., p.19

[16]Marianne Rubinstein, Le journal de Yaël Koppman, op. cit., p.33.


http://loeil-d1-journaliste.over-blog.com/article-la-contagion-memorielle-dans-le-ciel-de-birkenau-d-isabelle-blondet-hamon-115912344.html


Blog L'Oeil

©DIABASE éditions 2016 - réal. : Alexandre Petrovski Darmon