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"Agence Bretagne Presse"

L'amour retenu à la source

Dans son troisième roman, Liza Kerivel sonde la douleur qu'une mère désespérée inflige à ses enfants. Une lutte à mort entre chagrin et délivrance.
« Ceux qui vivent sont ceux qui luttent », a écrit Victor Hugo. A l'instar de la femelle esturgeon qui remonte le fleuve pour donner la vie, c'est le sens de « Remonter les rivières », un roman exigeant et sensible, dans lequel Liza Kerivel fait l'éloge du combat que mène son héroïne pour reprendre pied dans son existence. Rebondir. Nager à contre-courant. Sans désemparer. Remonter le flot jusqu'au commencement. Mais sa source est mouvante, disséminée aux quatre coins de son être. Parviendra-t-elle à s'y abreuver ? Déchirée telle une soie trop fragile par le départ de son mari, la jeune femme s'agrippe aux vestiges du bonheur que le destin lui a confisqué. Tumultueuse, la voix de la douleur inonde sa volonté ; un cri de loup qui menace sa conscience. Dans une mêlée confuse, une mère vacille sous les déferlantes du chagrin, ses enfants boivent la tasse, c'en est trop, la famille se noie.
« Tout va si vite. Entre deux états. Hors de soi. Hors-la-loi. Le fil se distend. Jusqu'où ? Un petit geste et tout peut basculer. La chute vertigineuse des débuts prend fin à l'intérieur de moi. Tout s'arrête. Le déplacement des tensions et enfin, je m'écrase et ça tombe encore sur Tom. » Un propos dérangeant que l'auteur, sociologue de profession, arrime à une écriture cinglante, essoufflée, trempée à l'encre noire de la violence : la confession lucide d'une mère à la dérive.
Le fils aîné d'à peine dix ans habite avec inquiétude ce petit livre à la lourde résonnance ; Tom, dont la maturité surprenante relie la mère à son mari, ce grand absent que l'on évoque à peine mais qui enracine le récit ; Tom, qui parle comme son père et tente du haut de son mètre cinquante de protéger Léon, son frère cadet ; Tom, qui sert de paratonnerre aux foudres de sa mère. Attention, Il n'est pas question de maltraitances physiques dans « Remonter les rivières », mais bien de l'impossibilité de communiquer. Des mots, des gestes et des affections qui ne voyagent plus entre une mère et ses enfants. Mortifiée par son injustice à leur égard, l'héroïne sans nom cherche une porte de sortie, un confluent qui la jetterait dans la mer apaisante de la résilience. Mais pour en arriver là, il faut d'abord qu'elle remonte, seule, aux sources de l'absence.
On sent à chaque page que la perturbation du lien parental dont la mère est l'enjeu, finit par la punir elle-même de n'avoir pas pu maintenir la cellule familiale au complet. « J'enrage d'être cette mère. Je voudrais le retenir. Courir. Être sur ses talons et le prendre dans mes bras. » Une épaule sincère, une journée à Douarnenez, un dessin d'école, ce sont finalement des petits riens qui fondent un tout, ces événements dérisoires qui remettent l'héroïne à l'endroit d'elle-même. Pas à pas, elle escalade la pente du vertige, redresse l'échine et chasse la fatalité loin des siens.
Comme dans « Inventaire des silences », l'un de ses précédents récits, Liza Kerivel nous plonge dans la lutte psychologique d'une femme en rupture d'espoir, qui trouve dans la vérité de ses sentiments l'oxygène nécessaire à sa remontée à la surface des jours. D'un livre à l'autre, elle confirme par son troisième roman que l'amour est le nerf des conflits et la chair de son œuvre.
La trentaine souriante et les yeux pétillants, nous avons rencontré Liza Kerivel au festival du livre de Carhaix. Vivant à Saint Nazaire dont la mairie lui confie ses missions sur le handicap, mère de trois enfants, le temps passé entre travail et famille ne laisse que peu de place à l'écriture. Pour autant, il lui arrive de s'inspirer de ce qu'elle observe dans sa vie professionnelle, et qui sait, fusionne-t-elle de main de maître ces données brutes avec son vécu personnel. Dans « Remonter les rivières », Liza Kerivel ciselle une rivière d'argent que les éditions Diabase ont eu le flair de dénicher, un petit bijou où le talent littéraire brille à chaque jaillissement. A tous ceux qui ont un jour à remonter le courant, à savoir tout le monde, elle transmet un message d'humanité sur la force que chacun porte en soi. Liza Kerivel, un nom d'écrivain à retenir.



Marie-Aude GRIMONT

©DIABASE éditions 2016 - réal. : Alexandre Petrovski Darmon