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"Revue PLACE PUBLIQUE - Nantes, Saint-Nazaire, n°42 "

Dès le début du roman, nous sommes au cœur d’une conscience effondrée, révoltée. Dans ce monologue intérieur, une femme livre le récit d’une défaillance douloureuse. Un homme est parti ; restée seule avec ses deux garçons, elle dit sa douleur et sa rage contre l’absent. De l’extrême confusion des sentiments surnagent quelques événements : le licenciement de son mari, une scène à l’hôpital, un Noël sans lui, une convocation à l’école. Sur l’absent dont le départ demeure énigmatique, nous apprenons peu de choses. Un ouvrier syndiqué, qui milite pour changer la société, quelque part dans une ville portuaire. Que lui est-il arrivé véritablement ?
Liza Kerivel excelle à exprimer l’absence – c’était déjà le cas de son roman précédent. Il y ce mot répété à satiété, symbole de la chute de cette femme, perdre. Elle perd du poids, elle perd ses repères, ses mots et ses souvenirs. Sa vie se rétrécit sous le poids du négatif, les gestes qu’on ne fait plus, les choses qu’on oublie, le baiser aux enfants avant l’école, la télé sans le son. La narratrice cogne de toutes ses forces contre le mur de la réalité. Le petit bruit de la vie parvient, dilué à sa conscience ravagée, même le rire du plus jeune fait mal. L’effroi des enfants devant ses comportements dépressifs suggère en creux la nuit intérieure du personnage. Son retour vers la lumière viendra d’eux.
En exergue du roman, Liza Kerivel se place dans la filiation de Marguerite Duras. Non sans raison. Mais elle parvient à inventer sa voix, intense et originale, ce qui est la marque même d’une création personnelle. L’écriture, chez Liza Kerivel, est à la fois coulée et brusque, chargée de foudre. Remonter les rivières possède une véritable puissance poétique. Une sorte de beauté au scalpel.


Marie-Hélène Prouteau

©DIABASE éditions 2016 - réal. : Alexandre Petrovski Darmon