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"Lumière d’inconnaissance"


La publication de La Ferveur du jour avait été l’occasion heureuse de rencontrer Gérard Bessière. Un autre ouvrage a surgi ensuite de son écriture : en poète attentif aux autres, il entrelace dans La Sève de nos vies de fines réflexions sur le récit évangélique à des chroniques sensibles du quotidien et un retour sur sa jeunesse et ses choix d’engagement. En 2012, il dépose une parole testamentaire dans L’Arborescence infinie : il interroge l’ensemble des représentations de Jésus, la gangue dont l’ont recouvert les hommes, y compris les hommes d’église, pour en retrouver la lumière originelle.
Dans ce nouvel ouvrage, Sentiers, l’intériorité est face au vide, au silence, à l’ultime. L’homme nu à la recherche de Dieu.
Gérard Bessière nous entraîne loin, aux confins d’univers découvrant d’autres univers, tout en restant incarné dans un « je » humain. Il avance à pas menus sur ses sentiers, multiples, ouverts et vers leur au-delà. Il interroge, s’interroge, toujours au présent du cœur et lorsqu’il affirme, le conditionnel a souvent sa préférence. Il considère le monde, les mondes, celui des hommes, celui des oiseaux ou d’un cheval, celui des fleurs… Sa méditation se nourrit des écrits bibliques mais également des intérêts divers d’une pensée en soulèvement permanent, curieuse aussi bien des dernières découvertes de l’atome ou d’un cosmos sans limite, que des échappées intuitives des poètes. Avec son attention fidèle à l’autre, frère de partage, il éclaire sous l’ordinaire quotidien ce qui justement n’est pas anodin, sous la simplicité la grandeur, sous une forme non religieuse la foi vive. Sous l’apparence anecdotique se cache ce qui peut être « événement intérieur ».

De cette plongée à la recherche de Dieu, plongée en-deça des religions sans nier leur importance, sont nés ces écrits. « Je suis un agnostique qui attend » confie-t-il calmement. Dieu est un secret au-delà des religions. Comment peut-on prononcer son nom sans le moindre tremblement dans la voix ? Sur ce sentier étroit, il questionne librement les affirmations présentées comme définitives, la pesanteur des certitudes imposées comme vérités, l’autorité des dogmes. L’avancée est dépouillement.
Que reste-t-il quand on a enlevé tous les équipements dogmatiques ? Il sonde ce qui est création, envol et croissance chez l’homme, ce qui jette des fils vers l’infini, l’horizon des divers sentiers… Les scientifiques en dessinent les lignes de perspective, les poètes en sondent le cœur, le Mystère demeure intact. L’attente est emplie de Dieu. « Que « reste-t-il » si l’on accepte de ne pas savoir ? Peut-être reste-t-il plus que nous n’avons cru perdre, des gerbes de lumière, aux cœurs des hommes, qui manifestent l’Inaccessible Origine, la Discrète Présence, la Destinée à accueillir et à façonner. »

Car sur ce chemin d’inconnaissance, l’expérience intérieure est signature de la condition humaine, alternance entre l’organique et le spéculatif, immanence certes mais immanence traversée de « fissures de transcendance » car nous dit-il, l’ailleurs est ici. L’Ineffable est en nous.
Lent, profond, son cheminement le confronte au paradoxe de mystérieuses affinités : la recherche érudite et la tendresse du quotidien, la diponiblité à l’autre et l’exigence personnelle, le religieux et l’humour, la foi et le doute.

Au cours d’une rencontre, il parle de « pages d’incertitudes et de pressentiments », d’un « Journal de l’Attente ». Il déclare de façon abrupte : «Je remets en question fondamentalement la question de la révélation » puis après un bref silence, ajoute très doucement « ou alors je vais trouver la révélation dans un mot d’enfant. » Comment ne pas entendre en résonance cette pensée qu’il cite de Yves Bonnefoy : « On n’appelle pas Dieu par son nom, on l’appelle dans un nom, et cela peut être du coup n’importe quel nom, c’est ce que l’on appelle l’amour. »

Gérard Bessière se tient au bord de l’Inconnu, sur des Sentiers de « docte ignorance ». Mais en fait, semble t-il dire, n’est-ce pas dans cette posture interrogative, dans l’inconfort de questions sans réponses, que jamais ne cesse la divine poursuite ? N’est-ce pas dans cet espace instable où s’invente notre liberté, que se fortifie la Foi et qu’elle persévère ?


Cypris Kophidès

©DIABASE éditions 2016 - réal. : Alexandre Petrovski Darmon