News



"Cypris Kophidès"

Passage de l'énigme

Un narrateur qui demeure en retrait nous raconte l’histoire de Mahu. Un drôle de personnage que ce Mahu au corps enseveli sous un amoncellement de vêtements, un sans-domicile affamé qui tête le lait tiède aux mamelles des vaches, qui ne parle pas mais crie, et s’absorbe dans la contemplation des traces et des signes. Qui est-il ? Le rêve d’un chien ? L’inconscient d’une société qui rejette avec violence ceux qui ignorent ses codes ? Peu à peu un portrait tout en creux se constitue : « Si Mahu au lieu de crier pouvait parler, Mahu dirait frères-arbres, sœurs-bêtes et les apparitions ». La parole s’arrête, et Bruno Edmond propose une descente vers le centre de la terre, vers le dessous des pierres.
D’un bref chapitre à un autre - « Pleine Lune », « Conte », « Parenthèse de la nuit », « Abstraction concrète »… - l’auteur construit un territoire qui per-met à chacun de mettre ses pas dans ceux de Mahu, homme-enfant-animal, archaïque et toujours vivant en nous. Un être de l’en-deçà des mots ou de leur au-delà ? Figure pré-historique, d’avant toute communi-cation verbale ou génie nietzschéen fracassé considéré comme « idiot »?

À la fois fable politique, récit de l’intériorité, Mahu nous invite à une perception autre, une matérialité de couleurs et de sons, que le narrateur transmet par des phrases démembrées. Une organisation différente. Un adverbe peut être une phrase. Un nom suffit, un participe. Entrée dans un monde de la sensorialité, animale et végétale, où les articles peuvent s’absenter, les êtres et les choses se présenter sans déterminants, ni définis ni indéfinis, mais liés par une scansion hachée qui est le rythme d’un être en marche. Flash de lumière qui parcourt les paysages, le passage des saisons, le froid, la faim, la menace pour l’errant solitaire. Mahu comme figure de l’autre, du tout autre, nous touche car il n’est pas si éloigné d’une figure fraternelle.

Bruno Edmond réussit à nous entraîner pas à pas dans l’exploration d’un monde connu-inconnu, poétique, et sans autre filet que la littérature, nous donne à voir dans ce récit l’énigme de l’être vivant, toujours cabossé mais jamais complètement brisé, et toujours, tant bien que mal, renaissant…

Cypris Kophidès

©DIABASE éditions 2016 - réal. : Alexandre Petrovski Darmon