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"Ecrire Au pays de Tristan Corbière"

« Ma Patrie… elle est par le monde;
Et, puisque la planète est ronde,
Je ne crains pas d’en voir le bout…
Ma patrie est où je la plante :
Terre ou mer, elle est sous la plante
De mes pieds – quand je suis debout. »

extrait de « Paria », Tristan Corbière, Les Amours jaunes


Dans son Essai sur l’exotisme, Victor Segalen dit qu’il faut éviter les citations, ou alors il faut en faire tout le temps et composer une belle « marqueterie », à défaut de la mosaïque du roman. Dans ce récit sur la vie et l’œuvre du poète morlaisien, Au pays de Tristan Corbière, j’ai tenté d’assembler en une sorte de « patchwork » des scènes où se lève la parole du Tristan des Amours jaunes. Un pari difficile, sans doute, mais j’ai un certain goût pour les défis. Et puisqu’un spécialiste de Tristan Corbière, Jean-Luc Steinmetz a lancé celui-ci dans sa remarquable biographie du poète et du père, Edouard, Tristan Corbière, « Une vie à-peu-près », parue en mai 2011 : « Les longues journées de Tristan, soit à Morlaix, soit à Roscoff, restent à inventer. », cela m’a confortée dans mon entreprise d’abord menée avant la parution de cette biographie.
Je suis partie de cette baie de Morlaix où j’ai passé mon enfance, où je suis revenue revivre en 2007 après avoir guéri d’une maladie grave. En relisant les poèmes si percutants, si pleins d’énergie du poète breton, je me suis lancée sur ses traces, sur terre et sur mer, en même temps que sur celles de ma propre enfance. Pas moins de dix ans avant que ce récit n’appareille ! J’étais au départ un peu effrayée par la violence et la solitude du jeune homme. Aussi ai-je pensé lui offrir deux compagnons de traversée, Auguste Blanqui, enfermé dans le château du Taureau, sans que Corbière ne devine sa présence et Rimbaud qu’il croisera à Paris, mais sans le reconnaître.
J’ai donc tenté d’approcher du mystère de Tristan Corbière, si contradictoire, si prompt à se cacher derrière des masques, celui du dandy pour masquer sa prétendue laideur, celui du poète satirique pour cacher ses amours malheureuses, sa condition de suprême paria, lui qui à Roscoff ne peut que parodier avec les peintres parisiens une bohème rendue confortable par l’argent du père, le peintre à peu près raté qui masque le bon caricaturiste, (la découverte récente de L’album Louis Noir perdu pendant 140 ans grâce aux recherches de Benoît Houzé, chercheur et enseignant, et édité en 2013, renouvelle le regard sur l’artiste-caricaturiste), le génial poète, honni de sa ville natale, mais nul n’est prophète en son pays, Rimbaud ne me contredira pas.
Tous les deux ont cette même rage contre les injustices faites aux plus démunis, ils ferraillent de leurs vers acérés, au rythme vif, contre ces bourgeois aisés qui les ignorent, pour la plupart, le père de Tristan fait exception. Rimbaud, lui, n’a pas de père attentionné. Tous les deux se révoltent contre le pouvoir qui envoie au massacre des milliers d’hommes, en font un « tas fumant », ou de l’engrais pour les champs d’orge. Mais contrairement à Rimbaud qui se fait comptable dans le désert après quatre années où son verbe explose jusqu’aux merveilleux poèmes des Illuminations, Tristan Corbière prend très tôt conscience de l’urgence de vivre, puisqu’il se sait atteint dès ses treize ans d’une maladie qui ne le laissera pas vieillir. Il mourra à trente ans ! Il mène un combat de bretteur contre ses atteintes, il a horreur de se plaindre ! Il retourne sa faiblesse, son corps malingre en panache, comme Cyrano de Bergerac. Il « a » aussi sa Roxane, Herminie, l’actrice italienne qui lui préfère le beau et solide Vicomte de Battine… Il a surtout la mer, qu’il aime affronter par gros temps, où il rêve d’enlever son Yseult jusqu’au château du Taureau, il ne sait pas que Blanqui, l’Insurgé de la Commune de Paris vient d’y être enfermé.
A défaut de partir pour de longues traversées comme son père dans sa jeunesse, Tristan suit les oiseaux de la baie de Morlaix à la crête des vagues quand le lourd cotre s’enfonce dans ses eaux, il cherche dans ses vers le rythme de la danse du cormoran plongeur qui surgit là où on ne l’attend pas, il vit au rythme des saisons, du jour et de la nuit, quand la maladie lui laisse un répit. Il fuit en Italie avec ses amis peintres, cette lumière dorée que les peintres romantiques transfigureront, quand il ne sait que toucher le vert terreux des landes bretonnes sous les tempêtes de l’hiver, le gris des pluies automnales sur les toits de Morlaix ou de Roscoff, plus proches de son inspiration parfois macabre, sauvée de l’horreur par un humour noir que reconnaîtront André Breton et Tristan Tzara.

Catherine URIEN

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