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REVUE 303 n° 89 : AH POURQUOI PEPITA

En donnant à son roman, ah pourquoi pepita, un titre emprunté à une comptine énigmatique, en plaçant en exergue de chacun des chapitres un couplet de la «scie» enfantine, « Y a qu'un ch'veu sur la tête à Mathieu », Françoise Moreau s'inscrit sous le signe d'une autre oralité, celle de l'enfance, et d'une enfance dans laquelle la figure du père occupe une place centrale.

Roman ? On peut penser que l'auteur a hésité à désigner ainsi un livre si évidemment autobiographique. Trois lignes à la fin nous éclairent : « Ceci n'est pas mon père / juste une photographie un peu floutée / le modèle et l'opératrice ont bougé. » Roman, donc, parce que le père s'est échappé dans la mort et le passé, parce que sa fille a grandi. Que pourrait être dès lors une image véridique : celle que la petite fille, puis l'adoles-cente avait sous les yeux, ou celle que recompose et réinterprète le souvenir ? Allons donc pour « roman ».
Roman aussi par sa structure. Dans les premières pages, Françoise Moreau nous raconte comment un jour elle a trouvé une lettre. Lettre d'amour d'un soldat de 1914 à la grand-mère de la narratrice, lettre jamais jetée. Or le soldat n'est pas le grand-père de Françoise Moreau, d'où des questions vertigineuses (la nuit d'avant notre vie ne nous angoisse pas moins que celle qui la suit) : si cet amour s'était, comme il était naturel à l'époque, conclu par un mariage, le père de Françoise Moreau n'aurait pas existé. Françoise Moreau, son père qui est le héros du livre, ne sont donc que les personnages d'un roman possible. II y en avait bien d'autres : peut-être la chute d'un obus a-t-elle tenu la plume... Cette belle idée présente un autre avantage, celui de placer tout le texte dans le cadre du destin, qu'un rien peut faire basculer et où les aiguillages sont innombrables. Ce n'est plus le roman familial de Françoise Moreau que nous lisons, c'est le nôtre.
Le livre échappe pour d'autres raisons à une banalité par ailleurs assumée : l'auteur sait bien qu'elle n'est pas la première à consacrer un livre à l'image du père ; elle ne cherche pas à faire passer ce qu'elle a vécu pour rare ni exceptionnel. Un tel livre ne peut « tenir » que par la force de l'écriture. Le pari est gagné, et de belle manière. Par petites touches, Françoise Moreau nous attrape et ne nous laisse plus, fait renaître l'image d'un père simplement humain dans sa force et ses petitesses, et dont la fin (admirablement contée, et le titre prend alors toute sa portée) nous bouleverse. Elle écrit bien, et voit bien : la description des vieux cousins et de leurs fils, « aussi vieux que les parents », celle de la tante aigrie sont inoubliables. Elle entend juste aussi : les mots du père, ses phrases-refrains, nous les entendons à notre tour. Faut-il avouer que la perspective de lire ce livre nous accablait un peu... ? Un de plus, pensions-nous, encore un texte de deuil et de souvenir. Or ce qui nous attendait, avec ah pourquoi pepita, ce sont des pages de souffrance apaisée, baignées d'une belle lumière, lucides, touchantes ; et un constant bonheur de lecture.

Jean-Louis Bailly, REVUE 303, le 01-03-2006

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