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"Pour ne pas accepter l’inacceptable"

A la parution de son récit L’âme chevillée au corps (éditions Dialogues, 2012), on a découvert qu’Eve Lerner, poète et critique, excelle aussi en prose. Ce livre hautement littéraire le confirme si besoin est. Inclassable, porté par une écriture ciselée à la fois précise et sensible, légère et foisonnante, le texte se tient entre poème en prose et essai poétique. Il y a dans ces pages autant de rigueur que de grâce. Eve Lerner fait partie des poètes qui ne peuvent séparer la poésie de la pensée. Alors que « le présent a l’épaisseur du papier journal », elle nous dessille les yeux. Par courts paragraphes qui se succèdent, elle éloigne passivité, résignation et conformisme, « le lent poison de la fausse parole allié à la cécité stupide qui attaque, harcèle, perfore, décompose, déracine, nous prive de sens», quand « une colère grande comme la nuit » la saisit. Mais quand bien même les verbes à l’impératif qui se succèdent se font incantatoires, il ne s’agit pas d’une injonction de plus à notre encontre, ni d’appel à un acte d’héroïsme. Ouverte sur le souci des autres et du monde et donc de soi, l’auteure a l’art de mêler l’intime et l’impersonnel. Quand, « lâchée par la joie, (elle) redevient entièrement insulaire », refusant de « surfer sur le chaos », d’accepter la débâcle, elle fait appel à la capacité d’émerveillement qui se tapit au fond de soi, la « pure énergie de l’enfant » qui est en nous. Dans « l’ardeur brouillonne », elle laisse surgir le « désir de songe, l’étonnement d’un possible ». Car « cela fait une éternité que le jour attend ». L’éveil chemine en acceptant la brûlure du poème, en laissant « juste le poème s’embraser ». Pour ne pas accepter l’inacceptable, « faire taire l’immonde » et la barbarie, les mots se font récit initiatique et chemin de révolte et d’insoumission, d’humanité. « Le réel se coulissant dans nos rêves », l’utopie peut alors se vivre. Sans assurance ni certitude, Eve Lerner clôt son ouvrage par des questions qui nous laissent, revigorés, à nos propres interrogations.


Marie-Josée Christien / Spered Gouez n° 23

©DIABASE éditions 2016 - réal. : Alexandre Petrovski Darmon