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"Comment peut-on raconter l'inracontable ?"

Une fois n'est pas coutume, je commencerai ce billet en remerciant très sincèrement mon amie Maryline Martin qui m'a recommandé la lecture de ce court roman, à peine une centaine de pages, de toute beauté et d'une intensité à couper le souffle.

Ce petit bijou littéraire, c'est Elisabeth Laureau-Daull qui l'a écrit et ce sont les éditions Diabase Littérature qui l'ont publié. Je les en remercie également. J'ai déjà eu l'occasion de lire des ouvrages publiés par cette belle Maison et, à chaque fois, le bonheur de lecture a été au rendez-vous. Cette lecture-ci ne fait pas exception à la règle et me confirme la qualité éditoriale de cette Maison.

Une femme, Eva, ou Jeanne, ou peut-être les deux, Eva-Jeanne. Elle attend, le retour de sa fille qu'elle appelle "l'Enfant". Ou peut-être autre chose. On ne sait pas trop au début. On sait juste qu'elle attend, que, encore une fois, l'Enfant ne trouvera pas ses clefs et qu'elle videra son sac devant la porte à leur recherche. Et puis, tout à coup, Myriam, l'Enfant, est là, près de Jeanne à insister pour que sa mère lui raconte son passé, son histoire pour qu'elle, l'Enfant, puisse s'y situer, y trouver sa place.

Mais comment peut-on raconter l'inracontable? Même à sa fille. Surtout à sa fille. Comment dire l'enfance entre ses Grands-parents, Juifs Polonais émigrés en France, à Paris? Comment dire les silences et le suicide de sa propre mère? Comment dire l'absence et le départ de son père? Comment dire la guerre, le viol collectif, l'arrestation, l'horreur des camps? Comment dire le mariage de raison, la naissance presque inaperçue de Myriam et cette course effrénée après la puissance, l'argent, qui donne seule l'impression d'exister?

Cela ne se peut pas. Du moins pas tant qu'il y a de la vie autour. Mais maintenant, dans le silence assourdissant de ce grand appartement, dans cet abri où, dame âgée, elle s'est réfugiée, mi Eva, mi Jeanne, seule, si seule, dans cette ombre où elle se terre et qui l'absorbe un peu plus chaque jour. Oui, maintenant, elle peut raconter, dire enfin. Mais à qui?!!

Ce texte, c'est avant tout une écriture, sublime, magnifique. Des mots durs, crus, des mots qui blessent, des mots qui touchent, des mots qui heurtent. C'est aussi une incroyable leçon d'Histoire. Celle qu'on connait, que l'on a appris, servie par d'innombrables témoignages. Et celle qu'on devine dans ce que n'ont pas dit tous ceux qui l'ont vécue, qui en ont souffert dans leur corps et dans leur âme et qui se sont tus pour protéger ceux qui sont restés ou n'étaient pas encore nés.

Ce roman, c'est une lettre, c'est une confidence, et c'est une souffrance. On ne peut pas sortir indemne de cette lecture et pourtant on reste très conscient que ce l'on éprouve est bien en-deçà de ce qui y a été ressenti.

Et cela, seule, l'écriture majestueuse d'Elisabeth Laureau-Daull l'autorise et le permet. Et en cela, ce roman devient unique.

http://www.leslecturesdemartine.com/2018/03/et-l-ombre-s-est-epaissie.html


Les lectures de Martine

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