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"Une biographie de l'interstice"

En 2011, Jean-Luc Steimmetz faisait paraître le monumental Tristan Corbière, une vie à-peu-près. L’ouvrage, pourtant définitif, n’épuisait pas la veine de travaux plus modestes. Catherine Urien en propose l’un des tout premiers depuis cette date.
Le parti poétique de l’auteur consiste à se glisser dans les zones laissées vacantes par le matériau biographique. Catherine Urien multiplie ainsi avec bonheur les stases descriptives d’une vie dont on ne sait en définitive que peu de choses. C’est en effet dans les interstices du factuel que sa prose se déploie, en une écriture poétique à plus d’un titre, puisqu’il s’agit d’une part de sonder ces espaces vides que sont ces pauses non écrites, ou à l’inverse, ces parenthèses de non-écriture dans l’existence de Tristan ; et que d’autre part, la démarche est servie par des effets de grossissement poétique, de zoom spéculatif, nourris d’une communication empathique avec son modèle, et des effets bénéfiques de l’enracinement de l’auteur dans un pays qu’elle connaît dans ses caractéristiques singulières : Roscoff, la cité du viaduc, Santec, Callot, dessinent une toponymie familière. Catherine Urien sait tisser son évocation d’extraits de lettres de Tristan à sa famille, sa mère ou Christine -et à l’aristocratique-« Yours, Edouard » qui clôt certaine lettre, paraît curieusement répondre le « Yours, Henri », qui scandait la correspondance familiale d’un autre artiste déjeté et doué, talentueux et contrefait, lui aussi, Toulouse-Lautrec. Elle sait enrichir sa trame de pans d’une correspondance dont elle contribue à toucher du doigt la nerveuse nature, ou s’engager sur la voie d’un commentaire éclairé de l’album Roscoff. L’auteur risque une hypothèse, déploie l’éventail des possibles ; des portes s’ouvrent. Une rencontre avec Rimbaud est envisagée par l’esprit, de façon embryonnaire ; celle avec Auguste Blanqui convainc tout également. Il eût été bon d’esquisser celle, attestée en l’état actuel de la recherche, qui mit en contact Corbière et de Hérédia à Douarnenez. Tout se tient, tant est préservée la ligne générale de l’existence, en ce puzzle biographique reconstitué par l’imaginaire. Chaque flèche tirée trouve sa cible – et significatif est que la seule erreur concerne le biographique, qui fait de la maison Bourboulon la maison de Bourdoulon.
Biographie de l’interstice, donc. Mais il est des manques que Catherine Urien ne peut par définition combler, ceux dont elle évoque le travail ravageur, à travers l’insuccès qui creuse Tristan, impuissant à posséder Marcelle. Cette errance au pays de Tristan Corbière, ce qu’on doit nous pardonner de baptiser ce voyage d’Urien, se contente d’en faire affleurer la profondeur de façon lancinante, à travers une conduite qu’il est tentant de qualifier d’échec. Sous l’autorité de la muse Ironie, maîtresse corbiérienne, l’impuissance se décline (de Christine à Herminie, Tristan passe de Charybde en Sylla), picturale et artistique (touche à tout de génie quoique « Coloriste enragé, mais blême »), physique (« corps épave »).
A l’image de son sujet, la vraie trouvaille de l’opuscule consiste en le choix d’une rupture énonciative qui larde le récit de bribes de discours à la première personne. L’auteur prend en charge la voix d’Edouard devenu Tristan, et cette usurpation produit de beaux fruits. A ces décrochages de voix correspondent certains déplacements spatiaux, qui prolongent et amplifient les espaces de liberté vécus à partir de Roscoff ; l’inspiration et la forme de l’autobiographie s’accordent davantage à l’expression de cette relative reprise de souffle, déployée à travers une série de tableaux impromptus. Poème en prose filée sur de longues phrases descriptives – l’une d’entre elles phagocyte un chapitre tout entier – l’ouvrage est chargé de références et puise aux sources de l’innutrition poétique. Hormis de façon indirecte, son rôle n’est pas d’éclairer la genèse des Amours jaunes, même si, de loin en loin, on serait tenté d’emprunter à Julien Gracq son titre En lisant en écrivantquand se dessine l’approche de la vocation poétique. Corbière lit, plagie et blague Hugo, lui qui, réaliste au pays des merveilles, exige fidélité de l’expression mais veut sortir du rang, désarticule le vers sans en contester le maintien.
Pour finir, il est un chapitre doté de sa valeur propre, qui évoque la rencontre putative du révolutionnaire Blanqui et du poète Corbière. En 1871, après les internements du Mont-Saint-Michel, de Belle-Île-en-mer, de Corte, Blanqui, inexpugnable enfermé, contemple L’Eternité par les astres de l’un des cachots du Château du Taureau, au large de Carantec. Qui sait si Tristan ne tire pas quelques bords alentour de Pen-Al-Lann, à quelques mètres de celui que Gustave Geffroy, autre admirateur de Corbière, nommera l’Enfermé, mis au secret absolu. Catherine Urien sait que l’hypothèse est audacieuse, mais point folle : l’intervalle de la réclusion du prisonnier correspond aux dates du séjour roscovite de Rodolphe et Hermine. Plus, la ligne générale de l’évolution de Tristan ne rejoint-elle pas à sa façon le parcours du vieux révolutionnaire sur ces dernières années, vouées à un enfermement incompressible ? Tristan, au bout du compte, réduit au silence, défait de sa geste, « en fond troué d’Arlequin » ; l’image récurrente dans l’ouvrage du cormoran aptère, abandonné sur la grève, actualise en précisant son implication maritime, la métaphore de l’albatros ailleurs exploitée.


Samuel LAIR / Cahiers Tristan Corbière, « ça ? », n°1, 2018

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