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"Hervé Carn : un envoûtement avec « Akparo »"

« Akparo » se situe entre Bretagne et Afrique autour de l'image protéiforme du sorcier. Avec son septième roman, l'Ardennais Hervé Carn, breton d'adoption, arpente les terres du sacré, de plus en plus bafouées par notre société, avec la littérature comme ultime rempart.

Né à Fumay dans les Ardennes, Hervé Carn rappelle ses origines bretonnes avec « Akparo ». Dans son septième roman, qu'il viendra présenter samedi après-midi dans une librairie rémoise et le lendemain à la fête du livre à Fismes, il évoque un guérisseur de Bretagne : Louis.
Ce romancier, qui fêtera demain ses cinquante et un ans, connaît bien cette région : après des études secondaires à Charleville-Mézières et supé¬rieures à Reims et Paris, cet agrégé réside à Plancoët depuis deux décennies et enseigne ac-tuellement les lettres modernes au lycée de Dinan.

Du guérisseur au féticheur

Mais son enfance dans le Finistère chez ses grands-pa¬rents maternels l'a surtout in¬spiré pour cette évocation d'un médecin du désordre. Il se souvient notamment de forgerons qui détenaient un certain nom¬bre de pouvoirs pour déjouer les sorts.
En s'enracinant dans ce ter¬reau de sorcellerie, l'écrivain souhaitait lui donner une di¬mension universelle et le relier à un autre continent, l'Afrique, une terre avec laquelle il s'est aussi familiarisé . Son héros suit un cheminement initiatique en fuyant l'administration fran¬çaise qui ne tolère plus ses pra¬tiques empiriques.
Mais que trouvera-t-il de l'au¬tre côté de sa traversée comme l'indique le titre signifiant « Bonne arrivée ! en dialecte ad¬joukrou ? A travers ce terme qui fait écho au « Kenavo » pour dire au revoir chez les Bretons, il retrouve un mot perdu, la clé pour entrer dans un autre monde. Si un lien spirituel s'é¬tablit entre le rebouteux français et le féticheur africain, le pre¬mier nommé accomplit aussi son dernier voyage guidé par une femme, ambassadrice de la mort.

La disparition du sacré

Cette parabole suggère la disparition du sacré dans notre société bureaucratique : « A tra¬vers sa disparition, c'est la mort d'une certaine manière de vivre primitive », déclare-t-il en se souvenant de la faillite écono¬mique de la vallée de la Meuse durant sa jeunesse et de la situa¬tion actuelle dans l'autre région française où il s'est installé avec les problèmes de pollution, la misère des paysans et la dégra¬dation du cadre de vie.
Par son ton picaresque, la tru¬culence du protagoniste princi¬pal, mais également des Africains, son roman reste néan¬moins joyeux. Il baigne également dans une ambiance mysté¬rieuse, parfaitement adaptée à l'histoire.
Auteur de plusieurs recueils de poésie _ il annonce le pro¬chain intitulé « Hoquets du si¬lence » aux éditions rémoises Dumerchez, en juin ou septem¬bre comme un essai sur « Benjamin Péret et la Bretagne » chez un autre éditeur Hervé Carn garde cette veine poétique jusque dans sa prose fonction¬nant sur les allusions, les méta-phores, ce mystère même, objet d'une chasse aux sorcières par nos contemporains.
« J'ai beau être le plus explicite possible, quelque chose résiste, ce que les romanciers ne maîtrisent jamais dans un roman. Ce côté inachevé doit être clôturé par le lecteur », explique cet admira¬teur de Julien Gracq, Georges Bataille, Bernard Noël, Georges Perros mais aussi Alexandre Dumas dont l'un des personna¬ges, le vicomte de Bragelonne, qu'il cite, lui paraissait le double de Louis dans sa trajectoire vers l'au-delà : « Ce n'est pas seulement le rituel mais aussi la litté¬rature qui nourrit son regard ».
En ce sens, la littérature demeure la dernière gardienne de cette magie de vivre et d'éprou¬ver des sensations, loin des dog¬mes du cartésianisme. « Akparo »participe à cet envoûtement.

Fabrice Littamé, L’ARDENNAIS

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