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LA DÉCOUVERTE D'UNE PERSONNALITÉ : ANNE POLLIER

Une amitié vécue comme un coup de foudre éclôt et se maintient par le biais de la correspondance entre deux écrivains, Anne Pollier et Hervé Jaouen, du printemps 1986 à l'été 1993.

Anne Pollier pourrait être la mère d'Hervé Jaouen, et c'est d'ailleurs dans cette filiation que l'auteure se positionne très tôt dans la correspondance lorsqu'elle lui écrit qu'il pourrait être son quatrième fils. « Voilà une lettre (la vôtre) qui m'a fait un énorme plaisir. J'ai l'impression que ce qui est agréable pour vous est bon pour moi », « un peu comme si vous étiez mon quatrième fils. » Telle une bonne mère, elle écoute attentivement, encourage, vit par procuration à travers le travail créateur d'Hervé Jaouen. Cette riche correspondance qui court sur sept années, rassemblant les lettres les plus courtoises aux lettres les plus engagées, vaut « une autobiographie ». Elle donne à vivre les dernières années d'Anne Pollier conservant son humour et sa verve, malgré toutes les maladies qu'elle supporte tant bien que mal dans la remémoration d'un passé aussi joyeux que douloureux.
Les deux écrivains partagent leurs angoisses, leurs attentes dans la plus grande liberté d'expression. Les lettres d'une simplicité déployée s'écrivent dans l'antichambre de la création littéraire lorsque celle-ci s'est retrouvée quelque peu émoussée par certaines obligations de faire face au quotidien, en particulier pour l'auteure qui a perdu tôt son mari. Si Anne Pollier a tenté de publier en 1986, sa création est passée inaperçue : « II faut un peu de chance pour durer, Anne Pollier en a manqué. Et puis elle péchait par modestie dans ce milieu où paie plutôt la vanité », écrit Hervé Jaouen dans sa préface à la correspondance. Les lettres d'Anne Pollier respirent cette même modestie, et c'est d'ailleurs ce qui plaira en définitive au lecteur.

Dans le mouvement de la correspondance

Cet échange de missives a été une véritable dynamique pour l'un comme pour l'autre. Il a permis de tenir bon pour Anne Pollier qui doit se battre contre des états de dépressions cycloniques qu'elle traverse depuis la disparition d'un époux qu'elle adorait tellement l'entente était fusionnelle. Il a favorisé la création d'Hervé Jaouen racontant révolution de son écriture en nombre comme en genre. C'est aussi sous l'oeil attentif et encourageant d'Anne Pollier qu'il écrit. Les livres qu'il lui envoie la « revigore ». Elle attend parfois avec impatience des lettres qui tardent à venir de la part du correspondant toujours trop occupé par

ses tâches littéraires. La correspondance comble « une solitude littéraire », une solitude radicale : « Temps de bonheur disparu non seulement parce que quelqu'un manque, mais parce que lui-même s'est définitivement effacé », écrit Anne Pollier dans l'évocation de souvenirs partagés avec son mari. Au fil de la correspondance surgissent en effet des souvenirs, en particulier ceux concernant les voyages alors en sommeil, et réveillés par ceux, nombreux, qu'Hervé Jaouen effectue dans le présent de rechange épistolaire qu'il évoque à sa correspondante. Des histoires pittoresques, l'historique politique et culturel de pays visités, se racontent lorsque les lèvres se délient. Chacun s'inquiète aussi de ce que l'autre pense de ses livres. Pour Hervé Jaouen, tout est bon comme sujet d'écriture et il trouve que de nombreux faits pourraient être, pour Anne Pollier, prétexte à écrire. D'ailleurs, lui-même écrit sans cesse dès qu'il est libéré de son travail à mi-temps dans une banque. Elle écoute attentivement son correspondant, écrit parfois quelques courtes nouvelles, car ce genre demande un investissement réduit pour quelqu'un qui souffre de nombreuses maladies et séjourne trop souvent à l'hôpital. Ainsi, les lettres réveillent l'esprit déjà vif d'Anne Pollier. Ses lettres font dire à son correspondant « que [elle était] faite pour le journal de voyage ». L'auteure se met à écrire de belles descriptions, a le sens de l'anecdote qui pourrait devenir le terreau même de nouveaux livres.
Les aléas que tout écrivain connaît lorsqu'il tente de publier sont parfois source d'attaques contre les éditeurs universitaires à cause d'un manuscrit « accepté, payé, refusé » : « Parfois il est bon de vider son fiel. On se sent mieux après. » On lira d'autres propos perspicaces sur Pivot, sa nombriliste réussite et « sa joie enfantine de recevoir tant de beau monde... lui-même enchanté de se voir choisi par la grande vedette. »
Quelques mois avant de mourir, Anne Pallier vit par procuration, corps et tête presque anéantis par la maladie. Elle ne se plaint pas de son trop bref succès littéraire. Elle est heureuse de sa vie. Son seul regret, et il est de taille, est celui de la perte prématurée de son mari avec qui elle vivait dans la complicité. Elle est davantage intéressée par la vie des autres que par la sienne propre. » Je n'ai pas fait un seul effort en faveur de ma réussite » dit-elle. Et à propos de ses enfants et petits-enfants : « ils sont la musique de ma vie ».

Grand Quai et Fleur d'Achélème
Parallèlement à cette édition de la correspondance, paraissent deux romans des deux auteurs qui ont correspondu ensemble pendant tant d'années. Grand Quai d'Anne Pollier raconte l'histoire d'une jeune fille de douze ans, Cathy, qui se prépare à

faire sa communion et habite dans un quartier populaire où la violence physique et morale agit comme un excitant pour les uns et comme un choc pour Cathy. Une micro-société est peinte en divers tableaux dans lesquels on croise les personnages tous plus typés les uns que les autres et dans l'ombre de la pensée de la jeune adolescente qui a dû cacher un malfrat dans le grenier de l'immeuble. Cathy est pleine d'empathie et de respect envers les personnes qu'elle côtoie. C'est toute sa sensibilité qui transparaît dans ce roman. Des portraits sont dressés à travers son regard avec toujours le sens aigu du bien et du mal. L'art de narrer d'Anne Pollier qui s'attache à dépeindre un quartier des années cinquante emporte le lecteur avec des phrases pleines de force physique.
Fleur d'Achélème d'Hervé Jaouen est composé de lettres envoyées à Bernard depuis le jour de ses vingt ans en 1966 jusqu'en 1993. Lorsqu'il reçoit la première lettre de Lucienne, une ancienne copine de lycée, c'est pour apprendre qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer. Cependant, indifférent et insensible, il ne répond pas. Année après année, Lucienne renouvelle ses voeux et Bernard demeure dans le silence, se contentant de commenter froidement la missive qu'il reçoit. Le lecteur lit alors la vie de Lucienne qui défile et ses phrases érotomanes qui s'adressent à Bernard. Elle collectionne quelques aventures plus malheureuses les unes que les autres jusqu'à ce qu'elle sombre dans l'alcoolisme et la destruction d'elle-même, ne réussissant pas à oublier son amour de jeunesse et suivant, dans l'ombre, le parcours de ce dernier devenu journaliste et écrivain de renom. Le couple Bernard Marie-Claude ne cesse de s'embourgeoiser année après année.
La correspondance cesse en 1993, (année même où disparaît Anne Pollier), après que Lucienne a assisté à une conférence donnée par Bernard dans leur ville d'origine, Cherbourg. Bernard a feint de ne pas la voir avec cette crainte qu'elle ne vienne l'entretenir après son intervention. Il a ressenti de la « répulsion, très vite contenue, face à ce visage ravagé, émacié, ridé, à ces lèvres craquelées bien que tendues (...). » Elle incarne la pauvreté face à un couple qui paye l'impôt sur la fortune. Bernard s'était habitué à recevoir la lettre annuelle et, sans doute pour relancer cette correspondance à sens unique, il se décide à lui écrire en 1997 à l'occasion du nouvel an tout en espérant une réponse qu'elle ne donnera pas.
Le roman nous laisse un goût amer face à ce couple satisfait de lui-même, cherchant la reconnaissance et la vie publique sans aucune préoccupation de l'autre, mais poursuivi finalement par l'ombre redoutable du malheur d'une ancienne camarade de classe que les protagonistes ont tenté d'oublier.

Nelly Carnet, Le Mensuel littéraire et poétique n°344, le 01-03-2007

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