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"La paysanne hors du temps qui aimait les gitans"

OUEST-FRANCE 21-05-2009

La paysanne hors du temps qui aimait les gitans

Les pieds dans la boue, Marie-France Brune s'affaire à côté de son tracteur. « Je ne suis pas en avance. Une de mes vaches est entrée dans la cuisine et m'a fait un sacré chantier ! » Pas rancunière, la fermière nettoie l'étable pour que la chipie qui vient de lui manger ses gâteaux secs soit à son aise cette nuit.
« Ma ferme et mes bêtes, j'aurais jamais pu les quitter », lâche celle qui se qualifie de paysanne. Pourtant, petite, elle se serait bien vue institutrice ou travaillant dans le cinéma. « Mais ma vie, ça a été beaucoup de douleurs et c'est dans des petits riens que j'ai trouvé le bonheur ».
Ses douleurs et ses bonheurs sont aujourd'hui dans un livre. Un récit à son image. À la fois fragile et plein de force. Désespérément optimiste.
Ces quatre-vingts pages sont nées d'une rencontre improbable. Marie-France, fichu sur la tête, bottes aux pieds, indifférente à son âge, n'est jamais sortie de la ferme familiale, les Grands Champs, nichée entre Saint-Malo et le Mont-Saint-Michel, depuis qu'elle a quitté l'école à 16 ans pour aider son père sur l'exploitation. « Le plus loin que je sois allée, c'est à Granville, lors d'un voyage scolaire. Et deux ou trois fois par an, la visite à ses grands-parents, à 7 km de là, en tracteur.
Un jour, Stéphane Maillard, photographe malouin, franchit son portail branlant au hasard d'un chemin. « J'avais l'impression d'être dans un autre monde », se souvient le jeune homme. Marie-France et sa mère Joséphine, alors encore en vie, sont pour lui les témoins d'une époque révolue. Ici, pas de machine ni d'enclos bien carré. Une petite maison où le superflu n'existe pas. Il photographie le quotidien de ces femmes besogneuses qui vivent d'un rien.
Ces images, à la fois intemporelles et anachroniques, touchent Sabrina Rouillé, journaliste à Ouest-France. Elle passe à son tour le portail des Grands Champs. Très vite, un lien se noue. Au point que Marie-France confie à Sabrina des feuilles volantes.
Car la fermière a un secret : depuis l'adolescence, elle écrit en cachette. « Elle m'a confié un pan de sa vie et c'était magnifiquement écrit », raconte Sabrina Rouillé. Sa naissance, un 6 avril à la ferme ; les pommes de terre, « richesse de la ferme familiale », où vivent alors parents, grand-mère et deux tantes malades ; la soupe au feu de bois ; les deux vaches du père... Et surtout, dès la première page, la présence des gitans : « Je revois ma mère leur donner deux bonnes tartines de pain avec une tranche de lard, un litre de cidre et du bon café [...] Les voisins avaient surnommé la ferme " La maison du Bon Dieu "
Les gitans. Ils arrivent et repartent. S'en vont s'en viennent quand elle ne bouge pas. Gamine, elle les rencontre sur les bancs de l'école ; ils sont à côté d'elle en classe, au premier rang. « J'étais un aimant pour eux. J'avais une force en moi que j'ai toujours gardée et qui les attirait », écrit-elle.
Ils deviennent ses frères, ses enfants. L'aident à la ferme, où elle est seule désormais.
Starky, Rocky, Bouquin et les autres... « Quand je me retrouve incapable de faire seule une tâche trop physique, ils apparaissent pour m'aider. Comme des anges ». Avec eux, elle retrouve les valeurs« Liberté, Égalité Fraternité », apprises à l'école. Ce que les gens pensent d'eux, elle s'en fiche. Elle ne les juge pas pour autant. « Je vis à l'endroit dans un monde bien à l'envers », lâche-t-elle dans une pirouette.
Ses textes sont désormais regroupés dans un ouvrage, illustré des photos de Stéphane Maillard, accompagné d'un poème d' Yvon Le Men, inspiré par le visage de la paysanne. Ce livre, « c'est un aboutissement de ma liberté », confie cette voyageuse immobile. Elle qui a tant lu, tant appris grâce à la littérature, se prend à rêver que son témoignage va faire changer les regards. Même si elle ne le dit pas, elle sait très bien que beaucoup la regardent comme une marginale.
Il est 19 h 30. Alors que bon nombre de citadins ouvrent leur congélateur, elle va traire ses quinze vaches à la main. À la nuit noire, Marie-France trouvera peut-être le temps d'écrire quelques lignes. Un deuxième livre pour raconter la suite de son histoire la tente déjà.

Karin SOULARD.

Et j’irai voir la mer à vélo, chez Diabase, de Marie-France Brune, Sabrina Rouillé, Stéphane Maillard 24 €.
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Karin Soulard

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