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"Entre conte traditionnel, roman initiatique et poésie"

J’ai été très touchée par l’histoire d’Anselme, du Chantôme et de Gaspard, tous trois suspendus dans les limbes du temps, sur un rivage indéterminé. À la lecture, on est peu à peu gagné par l’envoûtement de cette lande de terre, généreuse et quasi enchanteresse mais désertée par les autres hommes et dont les rivages disent à la fois la violence et la beauté de la mer qui gagne peu à peu. Cette mer qui semble tout d’abord tenue à distance, mais qui se fait de plus en plus impérieuse jusqu’à l’assaut final.
La musicalité et le rythme de l'écriture, entre conte traditionnel, roman initiatique et poésie accentuent le mystère autant que le charme (au sens premier) de ce livre si profondément original.

Christelle Capo-Chichi

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"L'horizon tire un trait"

Si Varech est le premier roman de Sophie Tessier, il n’en demeure pas moins parfaitement maîtrisé et empreint d’une singulière puissance poétique. De toute évidence, cette jeune romancière "a une plume", comme on dit. Les ambiances fantastiques du récit ne sont pas sans rappeler celles qui imprègnent les œuvres d’Edgar Poe, Guy de Maupassant ou Julien Gracq, mais ces influences prestigieuses n’étouffent pas l’écriture. Le style est personnel et assuré. Il ne pousse pas la poésie dans des chemins de traverse sur lesquels le lecteur néophyte se perdrait rapidement. Ici, on se laisse emporter par ce petit paquet de mer, doucement mais agréablement. La référence à Ouessant (et même à une île) n’est pas explicite, mais les petits murets de pierre contre lesquels se blottissent les moutons sont parlants par eux-mêmes. On peut sans peine visualiser les paysages dans lesquels l’histoire se trame, sur fond de dissolution du réel dans le chant des sirènes. Cet univers onirique fait écho aux dessins animés japonais créés par les studios Ghibli à Tokyo, en particulier Ponyo sur la falaise du grand maître Hayao Miyazaki, sorti en 2008.
Alors, que reprocher à ce roman si ce n’est que l’on quitte à regret ses personnages. On aurait aimé que leur créatrice, visiblement en empathie avec eux, prolonge pour elle-même le plaisir de l’écriture et pour nous celui de la lecture. Mais les résonances automnales du récit envoûtent l’imagination et perdurent après son épilogue, même si "l’horizon tire un trait" en guise de conclusion.

Eric Auphan / L'Archipel des Lettres 08-2017

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" Au lecteur de faire usage de sa raison critique"

L’essai que donne à lire Gérard Prémel, Éloge de l’incertitude, commence par des considérations lexicographiques. Il oppose l’incertitude à la certitude, pointe les dates de l’apparition de ces vocables. Mais il ne manque pas de sens dialectique, il sait pertinemment que les vieilles certitudes, victimes de l’incertitude, voire de leur inexactitude, laissent la place à de nouvelles qui finiront par disparaître au bond qualitatif suivant (p 11)… Gérard Prémel met ensuite en regard les concepts de sécurité et de certitude (ou d’incertitude) et après avoir examiné quelques événements historiques il en arrive à la conclusion que "domination, certitude et insécurité vont de pair" (p 14). Mais Prémel n’oublie pas qu’il est poète quand il écrit : "L’incertitude, c’est le parcours du funambule au-dessus du gouffre, de la piste ou de la place publique" (p 16). Pour en arriver à cette affirmation qui présente détermination et incertitude comme non antinomiques... Il y voit la naissance de certains mathématiciens et des physiciens quantiques.
Va alors commencer une longue dérive où une parole de liberté dans laquelle Gérard Prémel oppose à la certitude, la digression, le calembour, l’imposture, l’impromptu et autres formules de style. L’incertitude est une méthode pour dévoiler le champ des possibles, qui fait place nette à de nouvelles certitudes ! L’incertitude est éternelle puisqu’elle finira par s’attaquer à ces dernières : elle est la "petite voix insistante qui ne cesse de nous dire que l’univers n’est pas autre chose qu’un vaste gisement de réponses qui n’ont pas encore été trouvées par la bonne question" (p 23). Il n’est dès lors pas étonnant que l’épistémologue Thomas Kuhn soit convoqué avec son concept de paradigme. Mais Kuhn n’est pas le seul à être cité : il faudrait plusieurs lignes de cette note de lecture pour tous les désigner. Gérard Prémel passe en revue, au crible de l’incertitude, l’histoire de la pensée occidentale : même les relations entre l’incertitude et l’inconscient ne sont pas ignorées, même si c’est pour tout de suite proclamer qu’il ne peut guère y avoir de relation entre ces deux états d’être (p 30). Mais rien n’étant simple, Henri Poincaré est alors cité qui déclare que "le travail mathématique n’est pas un simple travail mécanique"… On comprend alors mieux cet Éloge de l’incertitude. Prémel est un pessimiste optimiste : s’il remet en cause les certitudes historiques qui prétendent construire un monde meilleur, c’est pour mieux glorifier le présent et l’incertitude qu’il faut toujours appliquer. Italo Clavino à l’appui : si l’enfer est le présent, alors il ne reste plus qu’à chercher "et reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, lui faire de la place" (p 46). Au moins permet-il ainsi, aux lecteurs d’ici et de maintenant, de ne pas se laisser prendre aux sirènes politiciennes qui affirment détenir la solution miraculeuse à tout ce qui ne va pas dans le monde !
Si "l’enfer, c’est la négation de mon égo dans un système qui ne peut que rendre l’altérité incertaine", le système économique qu’on cherche à nous imposer est insupportable. Comment dès lors refuse-t-on d’être asservi ? Il importe de ne pas laisser la liberté aux oppresseurs divers et variés : "L’incertitude est par essence l’espace du libre questionnement, de la recherche […], des bonnes questions…" (p 57). L’incertitude règne dans tous les domaines, peu ou prou, nous dit Prémel. Si je suis ignare en matière de psychanalyse, tout comme je suis ignorant en physique quantique (pour ne prendre que ces deux exemples), je ne peux donc suivre Gérard Prémel dans tous ses développements. Ce que je sais par contre, c’est que le système économique actuel est intenable, qu’il provoquera la perte de la planète et qu’il produit du chômage de masse. Que retenir de cet essai ? Que le monde est complexe et qu’il est nécessaire de faire appel à un collectif d’experts pour le décoder (provisoirement). Que l’incertitude qui naît des théories et des observations doit mener modestement à poursuivre la recherche. Que les dernières pages de l’ouvrage de Gérard Prémel (les plus lisibles) donnent une leçon de philosophie politique : "Je me dis alors que que si j’ai pu contribuer un tant soit peu à mettre en garde quelques lecteurs à l’encontre de la malfaisance des idéologies, de leurs certitudes - et de leurs lieux de pouvoir - je n’aurai pas tout à fait perdu mon temps…" (p 113). Au lecteur de faire usage de sa raison critique.


Lucien Wasselin / http://lafauteadiderot.net/Eloge-de-l-incertitude

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