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"Entretien pour Fragilmag"

L'ENFANT DE TRÉBIZONDE

Entretien de Cypris KOPHIDÈS avec Dimitris DASKAS pour le magazine grec internet Fragilemag (version française)

1. Que faisiez-vous avant notre rencontre ?

Je me suis arrêtée dans un café. Assise près de la vitre, pas loin du comptoir, j'ai siroté un expresso… Quatre ou cinq hommes regardaient une course de chevaux à la télévision, le présentateur s'époumonait, les hommes pariaient, deux femmes discutaient avec un plaisir visible de se retrouver, un jeune couple alternait les mots et les baisers… J'aime les cafés, les sons, les odeurs, les mouvements, une ambiance où tu es en prise avec la vie.

2. Avez-vous déjà pensé que votre livre deviendrait une pièce de théâtre ?

J'y ai pensé mais comme à un rêve lointain, quelque chose de possible. Parce que Télémaque, le personnage principal, est dans une chambre d'hôpital qui va devenir une sorte d'agora où des personnages, tout jeunes ou déjà âgés, hommes et femmes, surgissent et témoignent tour à tour d'une situation passée ou présente, comme sur une scène. Ils parlent de Trébizonde, de leur enfance en Grèce et parfois de la Grèce d'aujourd'hui. Cet aspect théâtral de mon récit m'a été souligné par plusieurs lecteurs.
Mais lorsque un double projet prend forme - double car il y a cette adaptation théâtrale et aussi la traduction en langue grecque - c'est plutôt magique !

3. Comment avez-vous choisi les personnages de votre dernier livre ?

C'est particulier, je ne peux pas dire "j'ai choisi", cela s'est imposé. J'ai écrit ce livre en plusieurs étapes. La première phase est témoignage : réellement mon père qui s'appelle Télémaque était à l'hôpital et après une conversation téléphonique toujours trop brève, où on ne dit pas ce qu'on a envie de dire, j'écris, je lui écris. Des inquiétudes - comment s'est passé ta nuit ? Combien te reste-t-il de nuits ? Et des sortes de poèmes prières. Mon père est parti et le cahier a été refermé.
Puis il y a l'année 2009 où la Grèce entre en récession, les mois passent et la crise non seulement ne se résout pas, mais s'accentue. Et là, dans les familles, dans ma famille, dans la rue, chez les commerçants, des nouvelles alarmantes arrivent, un cousin de 52 ans professeur perd son travail, on le lui annonce quelques jours avant la rentrée, deux mille fonctionnaires sont ainsi renvoyés, et de régimes d'austérité en plans de rigueur les Grecs sont étouffés. Et là j'ai à nouveau besoin d'écrire, les souvenirs du vécu de la famille affluent, la violence de la perte avec la grande catastrophe de 1922, quand les familles grecques de Turquie sont expulsées, jetées dans un bateau pour la Grèce, laissant tout derrière eux, pour toujours… Ses frères, sa sœur, des cousins, des connus et inconnus, vont venir témoigner de la migration, de la reconstruction, des épreuves et des joies, ces personnages se sont naturellement imposés.

4. Que signifie le mot racine pour vous ?

Le mot racine est un mot qui me touche très profondément. Je suis née en France d'un père grec et d'une mère française et mon père ne parlait pas de la Grèce. Ou très peu. Mais la Grèce parlait en lui… à chaque instant par son accent qu'il a gardé très fort jusqu'au bout de sa vie. Pour moi il a été important de faire retour vers l'origine, de mettre des mots, des images et aussi des couleurs et des odeurs sur cet autre pays qu'était la Grèce. Mais ce n'est qu'à plus de trente ans que j'ai appris au détour d'une tranquille conversation que mon père n'était pas né en Grèce mais en Turquie, très loin, à Trébizonde, sur les bords de la mer Noire… C'est une autre expérience comme un glissement de terrain, le paysage s'obscurcit, les racines vous échappent. Il n'y a pas une seule terre, une seule langue, je sais alors que je n'atteindrai pas l'origine, les tombes des ancêtres sont disséminées dans plusieurs pays, je ne saurai pas. Je l'accepte, la quête se déplace. La moindre plongée dans les livres d'histoire suffit pour prendre conscience que les migrations sont partout et de toute époque, que les racines sont mêlées. Quand les tremblements de l'histoire sont trop forts, ces racines deviennent intérieures. Peut-être n'avons-nous pas d'autre choix que de les ressentir en nous, nous nous constituons en racines. Finalement en allant le plus loin possible vers le sens personnel, familial, personnel du mot, on rencontre l'universel, l'humain. Ce mot "racine" induit pour moi ce double mouvement, intérieur et extérieur, c'est un voyage.

5. Il y a certains qui pensent que la politique du président Macron pourrait être la réponse idéale contre la montée de l'extrême droite en Europe, est-ce que vous partagez cet avis ?
La complexité des faits peine à conclure par des réponses "idéales". Il est vrai qu'une politique ouverte sur l'Europe dans une option fédéraliste fait barrage à ceux qui cultivent le goût du protectionnisme et du souverainisme mais produit aussi les effets inverses : si la politique ultra libérale consiste à laisser l'économie confirmer les inégalités sociales et même à les accentuer, elle ouvre un espace aux populistes à qui il est facile alors de se propulser sur le devant de la scène comme les défenseurs des droits en désignant 'l'autre" en coupable.
Plus intérieurement, je pense que la montée de l'extrême droite interroge notre relation à la mémoire, au combat pour un récit du passé respectueux des faits, à notre rapport à la différence, quel regard posons-nous sur l'autre, l'étranger, le migrant, le handicapé. Qu'en est-il de la défense des valeurs de liberté et de partage, et de leur transmission dans l'éducation ?

6. La manière d'écrire des livres a changé. La façon de lire des lecteurs a-t-elle changé aussi ?

On écrit aujourd'hui directement sur ordinateur, et on lit sur écran. C'est en effet un autre mode de lecture, à la fois concentré sur un sujet et sollicité par d'autres, comme une sorte d'encouragement constant au vagabondage. Et lorsqu'on lit un article de fond, ce seront les multiples liens inter textes qui viendront titiller la curiosité du chercheur et le conduire vers de nouveaux approfondissements et tout cela entraîne à la fois une suractivité du cerveau et un ralentissement de la vitesse de lecture.
Ceci dit, certains écrivains écrivent encore avec un stylo sur carnet, ou, ce qui est mon cas, stylo ou ordinateur selon les situations. Ce qui a changé et dans la manière d'écrire et dans la manière de lire est peut-être lié au morcellement, à la fragmentation. Des chapitres plus courts, des phrases plus courtes, et un lecteur qui a besoin de trouver ce rythme dans le roman qu'il commence, qui a besoin de se repérer facilement, et rapidement. Les lieux de lecture sont des endroits calmes mais aussi très souvent des lieux de déplacement, métro, bus, train, avion.
Il existe des livres interactifs, parfois même géolocalisés, et le lecteur peut découvrir dans la ville où il se trouve des éléments de son récit. Curieusement ce type de lecture entraîne plus de matérialité mais aussi moins de liberté car le lecteur participe mais son intérêt est orienté dans une direction.
Le livre papier garde sa qualité première d'offrir des repères immédiats, on retrouve vite un passage, on le souligne, il est plus sensoriel, odeur, toucher, et offre un voyage où la propre vision du lecteur se déploie, sans autre stimulation que l'agencement des mots et des silences - leur poésie, leur crudité, leur scansion - ce qui permet la création d'un espace où l'imaginaire de l'auteur et celui du lecteur se rencontrent. Librement. Et cette lecture garde encore aujourd'hui tout son attrait pour des lecteurs de tous âges.
Que ce soit livre papier ou tablette, les grands lecteurs gardent les gros livres, ou les livres à la structure complexe pour des périodes de vacances, où il est possible de prendre le temps de s'embarquer pour un récit labyrinthique ou pour une grande aventure de quatre cents, cinq cents pages ou plus...

7. Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez ri très fort, plus qu'à l'habitude. Pouvez-vous nous décrire cet instant ?

Je ne m'en souviens pas et je crois que maintenant je ris moins que je ne souris et le sourire est silencieux !

8. Nous vivons une époque où le documentaire peut être considéré comme un art. Qu'en pensez-vous ?

Le documentaire comme un art ? Oui il peut être considéré parfois à juste titre comme tel et ce n'est pas un livre mais un film qui me vient à l'esprit. Je pense à un documentaire français écrit et réalisé par Sébastien Lifshitz sorti en 2012, « Les Invisibles ». Un documentaire sur des hommes et des femmes nés dans l'entre-deux guerres qui ont vécu leur homosexualité au grand jour. Et chacun et chacune maintenant âgé de 60, 70, ou 80 ans, témoigne de la lutte menée, des tabous rencontrés. Ce film a les qualités d'un excellent documentaire, il est précis, solidement étayé, mais la "réalité" n'écrase pas la dimension imaginaire : ces personnes sont aussi des personnages. Lifshitz a une grâce dans la façon de les filmer, de dégager leur irrévérence, leur humour, l'insoumission qui leur a permis de s'affirmer et s'épanouir.
La force d'un instant, le naturel d'un geste - un vieil homme éteint sa cigarette dans la rue, une femme marche, lit son portable et rit - peuvent s'insérer dans un texte mais ne prendront une dimension que par ce qui les précédera ou les suivra. Il y a aujourd'hui une fascination certaine pour la réalité "brute". Mais la littérature, comme l'art, n'a que faire de cette réalité qui se présente comme la "vraie vie" alors qu'elle n'en considère qu'un angle, la littérature n'a pas pour ambition de redoubler le réel mais au contraire de tisser les possibles, les imaginaires, tisser le témoignage à la fiction. Il faut, dans une histoire, la lumière, l'écho, les silences présents sur un personnage, sur un paysage pour que le réel visible se présente avec sa doublure, l'impalpable invisible, de manière directe ou énigmatique, comme la vie même…

Dimitris Daskas

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"Το παιδί από την Τραπεζούντα"

- texte http://fragilemag.gr/h-cypris-cofidis-mila-ston-dimitri-ntaska-gia-to-neo-ths-vivlio/

Δημήτρη Ντάσκα - Dimitris Daskas

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"L’arme de la candeur"

Inclassable, porté par une écriture ciselée à la fois précise et sensible, légère et foisonnante, ce livre se tient entre poème en prose et essai poétique. Il y a dans ces pages autant de rigueur que de grâce. Eve Lerner fait partie des auteurs qui ne peuvent séparer l’écriture de la pensée. Alors que « le présent a l’épaisseur du papier journal », elle nous dessille les yeux. Par courts paragraphes qui se succèdent, elle éloigne passivité, résignation et conformisme, « le lent poison de la fausse parole allié à la cécité stupide qui attaque, harcèle, perfore, décompose, déracine, nous prive de sens ». Mais quand bien même les verbes à l’impératif qui se succèdent se font incantatoires, il ne s’agit pas d’une injonction de plus à notre encontre, ni d’appel à un acte d’héroïsme. Ouverte sur le souci des autres et du monde et donc de soi, l’auteur a l’art de mêler l’intime et l’impersonnel. Refusant de « surfer sur le chaos », d’accepter la débâcle, elle fait appel à la capacité d’émerveillement qui se tapit au fond de soi, la « pure énergie de l’enfant » qui est en nous. Dans « l’ardeur brouillonne », elle laisse surgir le « désir de songe, l’étonnement d’un possible ». Car « cela fait une éternité que le jour attend ». L’éveil chemine en acceptant la brûlure du poème, en laissant « juste le poème s’embraser ». Pour ne pas accepter l’inacceptable, « faire taire l’immonde » et la barbarie, les mots se font récit initiatique et chemin de révolte et d’insoumission, d’humanité. Sans assurance ni certitude, Eve Lerner clôt son ouvrage par des questions qui nous laissent, revigorés, à nos propres interrogations. -

Marie-Josée Christien - Revue ArMen n°222

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