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"Humour, malice, gravité, suspens"

Quel bonheur que cette lecture ! Quelle élégance facétieuse dans cette écriture ! Quelle maîtrise des différents niveaux de narration !
J'y perçois le poids de réalités qui appartiennent à la personne derrière l'auteur, transcendées par cette aisance, cette allure dans l'écriture. Les mises en abyme, les différents niveaux de narration y sont magistraux. Derrière cette charpente de maître, il y a le ciment unificateur de l'écriture. Un style fluide, à la fois emprunt de classe dans le vocabulaire - riche, précis, juste - et de simplicité dans la syntaxe. Une sorte d'alliage qui n'appartient qu'à lui. Et lui permet de jouer sur toute la gamme des registres : humour, malice, gravité, suspens.

Les évocations d'épisodes de la guerre d'Algérie y sont spécialement magistrales, par exemple ; des tableaux d'une concision dramatique, sans jamais que le ton se départisse de son élégante légèreté. Ne pas peser sur le lecteur sans rien lui enlever de l'horreur absolue des évènements. Quelle maîtrise. Peu d'auteurs sont capables de ce funambulisme littéraire sans basculer. Hervé Jaouen s'y déploie avec une aisance incroyable.

Quand à l'humour, cet humour plein de raffinement, de distinction, de sensibilité, qui jamais ne déborde non plus, j'y perçois une forme d'auto dérision à l'anglo-saxonne. Cela pétille à chaque page, chaque phrase, comme un verre de cidre versé généreusement au lecteur. Cidre brut, charpenté, de caractère, mais versé dans des proportions qui ne saoulent jamais, laissent juste euphorique.
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Isabelle Blondet-Hamon

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"Celle qui se taisait…"

Un jour elle avait choisi le silence. Et c’était il y a longtemps. C’était avant. Avant de devenir cette vieille femme un peu folle vivant recluse dans son appartement dévasté. C’était avant la naissance de l’enfant, son enfant, celle qui voulait tant savoir et à laquelle elle n’avait rien su raconter. Elle avait été une mère avare de paroles, presque jusqu’à l’indifférence et l’enfant en avait porté la blessure jusqu’à n’en plus pouvoir.
Eva-Jeanne avait gardé en elle les mots de ces femmes dont elle était issue, Sarah et Aviva, les mots du père, ceux du grand-père. Les mots pour dire le long voyage vers l’Est dans les wagons à bestiaux. Les mots des prières et des malédictions, les cris et les sanglots.
Elle était revenue mais elle n’avait rien dit, rien raconté. Elle avait cru se reconstruire une autre vie, mais elle s’était trompée car il est des silences au sein desquels des voix n’en finissent jamais d’appeler. Il est des silences qui peuvent tout emporter.
Il fallait les mots d’Elisabeth Laureau-Daull pour que parle enfin celle qui se taisait. Pour que depuis l’ombre montent ces voix de femmes que certains auraient voulues éteintes à jamais.
Et il serait vraiment dommage de passer à côté de ce livre aussi bouleversant que magnifique…

Florence Dalmas – Dauphiné Libéré

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"Un roman foisonnant"

Le roman débute en 1840 par trois lettres de François qui quitte Nantes pour l’Espagne, où il espère retrouver l’homme qu’il recherche. Puis, soudaine ellipse, nous voici dans une riche demeure andalouse où vit Consuelo, au prénom à la George Sand. Il y a son mari, Juan Lumbreras, un homme plus âgé, généreux, héros de la lutte d’Indépendance contre Napoléon, qui reste à l’écart de l’actuelle guerre civile. Cette belle jeune femme affublée d’un pied bot mène une existence solitaire. Elle se réfugie dans le rêve et le souvenir des confidences de sa sœur qui lui détaillait les malheurs des années 1810, l’assassinat de leur père favorable à la Révolution et à Napoléon. Derrière l’apparence lisse de sa vie, l’on devine un personnage complexe : n’a-t-elle pas épousé cet homme du camp adverse sans que cela ne semble provoquer de conflit intérieur ? Elle s’est accommodée des conditions de Juan pour ce mariage. C’est à ce prix qu’elle a pu laver la honte de sa disgrâce physique.
L’arrivée du petit Français est le cœur dramatique du roman, elle ramène le vent de l’Histoire du côté de la France et renoue le récit là où Eau-forte l’avait laissé, sur la recherche du père. Il est beaucoup question de filiation dans ce roman. Construite de façon très maîtrisée par Françoise Moreau, l’écriture porte le récit jusqu’à son point d’orgue, la demande de Juan à Consuelo et François. Demande troublante en ce que c’est le mari qui est l’ordonnateur du désir des autres. Du désir propre de Consuelo ou de François, nous ne saurons rien. De bout en bout triomphe une expression indirecte, souvent faite de non-dits. La clôture du roman l’illustre avec les trois lettres sans échange, en miroir des premières : Consuelo ferme la parenthèse de sa liaison avec le petit Français, l’existence plus convenue reprend. Belle suture d’un roman foisonnant.

Marie-Hélène Prouteau / Encres de Loire 65

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