La lecture de ce livre est trop incandescente pour être saisie à main nue, sans protection.

Rares sont les livres capables de conjuguer la beauté d’une écriture volcanique et l’exactitude descriptive d’un monde qui ressemble au nôtre mais ne l’est pas.

 

Sophie Tessier évolue dans l’infrarouge de la langue, dans “l’envers primesautier des choses“, scandant sa prose d’éclats de rire, de calembours et de dialogues d’un maniérisme achevé.

 

Après VARECH, son premier opus, LUMEN éclate avec la sécheresse lyrique un journal d’exploration de continents vierges. Au rayon des accessoires romanesques, on trouve une plume mystérieuse, un cratère ambigu, un “oeillet rouge” qui flotte dans la forêt boréale, un loup mangeur de soleil, un spectre, un château, des signes cabalistiques, des grimoires, des amulettes sorties de la fantasy à la Lovecraft. Si le sens de l’ouvrage vous semble par trop évanescent, imputez-en la faute au pouvoir d’envoûtement de ses pages qui tombent en cascade comme les cartes d’un jeu étrange, d’un grand jeu :

 

Svein lui en parla le lendemain, en insistant sur la tranquillisante ébriété qui ne manque jamais de vous envahir à mesure que s’épanchent dans la noirceur de l’atmosphère ces courants alanguis de menthe fraîche“.

 

Vous ne serez jamais sûr d’avoir bien accommodé votre vue à cet univers emblématique de notre ère de fusions et tremblements. Et comme accordé à ce présent désaccordé – de façon d’autant plus décisive qu’il n’est annoncé par aucun manifeste trompetté depuis les bois de Combourg, qui hébergent cette Viviane future. Aucun communiqué ne précède les vrais chocs.

 

La cloche membraneuse, que devait porter à incandescence une dose plus massive de luciférine, s’agitait à toute volée, secouée de telles décharges nerveuses qu’elle répercutait un feu discontinu“.

 

Une fiche de lecture vous dirait comme il faut aimer cette écriture étincelante et radicale qui est la marque des vrais écrivains. Elle ne dirait pas l’état d’hébétude dans lequel elle abandonne son lecteur après traitement.

 

Ce roman vous dépose hagard, flottant comme une plume dans un espace de sens où vous devez revoir toutes les routines de vol si vous prétendez poursuivre votre chemin.

 

Me demande-t-on l’argument du livre, j’esquive : sa lecture est trop incandescente pour être saisie à main nue, sans protection.

 

Quel univers, quel art de raconter, de remettre en route le train fantôme du surréalisme, d’agiter les spectres de Breton et Gracq en faisant cliqueter les italiques ! Nous ne sommes pas loin des climats fiévreux du romantisme, de la poésie de Lautréamont, Jules Verne ou Edgar Poe.

 

Et vous cherchez toujours le message, vous sentez la valeur d’alerte qu’il semble porter. Vous voulez savoir ce qu’elle veut dire, Sophie Tessier. Elle veut dire le livre, elle veut dire le froid, le feu et une plume d’oiseau.

 

J’ai tremblé au moment d’éco anxiété qui clôt l’ouvrage, redoutant une conclusion explicite, un message tracé sur la croûte philosophique ; elle ne vous laisse que ses sandales au bord du volcan.

 

Ajouter ? Rien, sinon applaudir l’éditeur qui permet que frappe à nos oreilles la vibration terrible d’une voix nouvelle. Celle si rare des grands livres.

 

Daniel Morvan