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“Je suis officiellement sans personnalité. Une sans-papiers, une va-nu-pieds qui charrie avec elle un cortège nombreux : forêts, sources, cascades, rivières, lacs, montagnes, prairies, marais, vasières, vers, insectes, poissons, reptiles, oiseaux, rongeurs… Longue est la liste. Longue est l’attente.” C’est ainsi que, à travers les poèmes de Sophie Tessier, le fleuve Loire prend la parole pour exprimer ses colères mais aussi ses attentes et espoirs aux sourdes oreilles de ceux et celles – encore trop humains – qui habitent ses berges. Colères d’abord des blessures et souffrances qu’ils et elles lui infligent, au risque de la mort. “Aux grandes chaleurs qui piétinent le monde, je survis comme d’autres en me recroquevillant. Je ramasse mon visage dans le tremblé des flaques. Et ne prête au soleil que l’empreinte de mes flancs. Méconnaissable à quiconque me regarde, je m’abandonne à l’existence intercalaire des animaux qui se dépouillent. Je fais semblant de disparaître. Et j’attends que s’espacent les battements de cette fièvre qui sent la danse du scalp. Qui sait, demain peut-être entendras-tu la voix de mon fantôme ?” Mais Loire chante aussi ses espoirs, et ceux de tous les êtres qu’elle charrie dans son sillage, dans ses sillons, ses alluvions, ses méandres et sa houle. Les peuples des invisibles font entendre leur voix par la bouche d’une poétesse qui, telle une pythie, s’est laissé posséder par l’esprit ligérien. Car c’est peut-être à un autre rôle, voire à une autre mission, que ces phrases destinent la poésie : moins ceux d’une maîtrise du verbe, imitant le pouvoir du démiurge créateur, qu’à ceux d’un rituel chamanique, transformant le masque du langage en porte-voix des murmures terrestres, instaurant la communication entre le monde des humains et celui des esprits de la Terre. Sophie Tessier a l’humilité de l’effacement devant l’ampleur et l’amplitude du monde. Elle manie avec légèreté et exigence l’art de la disparition allié à celui du tranchant de la ligne scripturale, en lequel chaque mot, chaque phrase, contribue à restituer la merveille cosmique. Avant de donner voix au fleuve dans cette série de poèmes ligériens, Sophie Tessier s’est essayée, en grande romancière voyageuse des confins planétaires (elle qui a parcouru à pied et en bateau les paysages du grand Nord, de l’Islande au Groenland), à écouter et à entendre les traits et personnalités des paysages. Dans un premier roman Varech (éd. Diabase, 2017), elle suit les ombres fragiles de trois personnages abandonnés par leurs congénères à la sensualité sauvage de la montée des eaux. Dans son deuxième roman, Lumen (éd. diabase, 2023), l’eau devient lumière et le chant se déplace de la transparence nervurée des courbes aquatiques à l’incandescence du feu volcanique. Le phénix se réveille et appelle, depuis son gouffre, à la renaissance du monde. Dans l’écriture vibratile et vibrante de Sophie Tessier, le monde palpite, éclabousse, jaillit, détone, “fait voltiger sa robe”, se dévoile puis se voile à nouveau, tel ce soleil crépusculaire, “Renard couché sur la mer. Lissant son poil”. Les corps s’y enlacent, se touchent et se repoussent, s’entrechoquent et s’embrassent par amour de la Terre. Comme si, à travers les mots de Sophie Tessier, elle (la Terre) ne cessait de s’émouvoir de sa propre existence et consistance, se mettant en émoi au travers des rythmes et battements de ses matières, couleurs et textures, au travers de ses déchaînements voluptueux et de ses caresses volubiles. Laissez-vous porter par ce chant, par l’écriture sensuelle et charnelle de Sophie Tessier, laissez-vous transporter par l’ivresse de son verbe et des images-naissantes qu’elle fait sourdre dans les plis du monde. Sophie Gosselin Revue TERRESTRES du 13 juin 2026 / N° 54 |