Michel Μadore, un artiste « de la Renaissance »

Michel Madore a traité la langue en tant que matière première, de telle façon qu’elle semble privée d’une identité ou d’une origine linguistique particulière. Exactement comme cela se passe avec les notes de musique, la couleur, le mouvement du corps, la pierre, le marbre et tous les matériaux qui ont la possibilité de « parler » toutes les langues.

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Ceci ne veut évidemment point dire qu’il s’agit là d’une composition du vers simple ou simpliste, comme on aurait pu conclure hâtivement, en ayant comme argument la fonction particulière de la parole, comme un « corps » exempté d’un timbre particulier linguistique ou national. Tout au contraire, sa poésie, dans sa densité et son essence, devient un champ particulièrement exigeant pour le traducteur, aussi bien que pour le lecteur. Cette difficulté est compensée par le fait qu’elle possède sa dynamique propre qui établit, dès le début, les ponts nécessaires pour la transition d’une langue à l’autre. La forme des poèmes de Madore y contribue également, notamment les vers brefs, oligosyllabiques, qui créent une voie presque unique pour les rendre en grec moderne. Cependant, cet élément, qui au premier coup d’œil semble faciliter la traduction, la rend en réalité moins aisée, car elle oblige le traducteur à avancer sur un terrain difficile et exigeant, où il doit découvrir l’expression permettant d’atteindre l’équilibre entre le respect fidèle du sens et le rendu de la qualité poétique, de la musicalité, de l’harmonie, de la mélodie, du rythme.

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De ce point de vue, la poésie de Madore fut un pari particulièrement intéressant et un défi aussi bien sur le plan de la traduction que sur celui de son analyse. La fidélité absolue au sens et à la force du mot, la pureté de l’expression, la sobriété des moyens expressifs ainsi que le caractère direct de son écriture ont été des éléments attrayants pour motiver l’intérêt de s’occuper de ses vers. Cet attrait a été si puissant, que chaque étape du processus de traduction et de l’approche interprétative garde une partie du charme et de l’enthousiasme que l’on a ressenti dès le premier contact avec son œuvre. Ainsi, le désir de connaître et de s’occuper de sa poésie a finalement dépassé les frontières étroites de l’expression poétique et s’est élargie à une réflexion plus vaste et plus profonde sur l’art en général. Sur le terrain où la langue cesse de fonctionner comme un obstacle, elle devient un pont qui unit les hommes, les langues, les civilisations. Exactement comme cela se passe avec les arts non verbaux, parmi lesquels ceux que Madore cultive, pas du tout par hasard ni par coïncidence, parallèlement à la poésie.

 

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Une première approche visant à révéler la relation entre la poésie et la peinture ne peut que commencer avec l’idée que les mots sont équivalents aux images. C’est le cas où le poème semble s’ouvrir comme un vaste champ visuel, permettant de capter du regard tous les détails du monde et, à travers eux, l’image du « tout » avec tous les aspects et éléments qui le constituent et le composent. Le débat que l’on peut entamer est vaste et porte essentiellement sur le concept et la fonction de l’intuition, le processus par lequel l’esprit fonctionne comme un œil supplémentaire dans le paysage ou le cadre que le poète façonne en assemblant et en plaçant des images et des signifiants à des endroits précis. Ιl s’agit là d’un aspect particulièrement intéressant du phénomène poétique qui éclaire les capacités de représentation du poète, c’est-à-dire sa tendance à dépeindre, à représenter le monde (intérieur et extérieur), plutôt que de simplement l’affirmer. 

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Cette approche suffirait à mettre en lumière le lien profond et indissoluble qui unit le langage à l’image, l’écriture à sa fonction de stimulus visuel. Dès lors, une nouvelle voie peut s’ouvrir pour la contemplation et l’évaluation du poème comme image autonome, comme empreinte réalisée par des signes spécifiques – les mots. Les mots, qui possèdent sans doute une substance sémantique, un contenu et une signification, mais qui ont aussi leur apparence et leur forme écrites, sous lesquelles ils se présentent au lecteur, avant même qu’il ait eu le temps d’en saisir le sens. Cette dimension visuelle acquiert une importance encore plus grande lorsqu’elle concerne non seulement le vers et le mot (ou les mots) qui le composent, mais le poème tout entier. Le poème qui se transforme en un autre type d’image, qui peut, selon le créateur, émaner selon le cas une sensation différente, acquérir une dimension ou une fonction différente.

 

Dans le cas de Madore, et parce qu’il est à la fois poète et peintre, l’étude de la construction de ses poèmes présente un intérêt particulier, à cause de l’empreinte claire et distincte de son regard artistique. Cette étude ne devrait pas tant viser le poème lui-même que le « paysage blanc » qui l’entoure. Parce qu’ainsi est créée une impression de pureté, de clarté et, en définitive, de liberté absolue dont le lecteur est invité à prendre plaisir et à bénéficier. Le poème ressemble à un petit détail sur la toile blanche de la page, et ce fait lui confère la dynamique et la perspective nécessaires pour constituer une « parenthèse », une note, un rappel au sein d’un univers dominé et scellé par la blancheur, synonyme de la connaissance unique et absolue. Qui ne perçoit pas ici l’appel du poète au lecteur, l’invitant à considérer l’étendue et la grandeur des possibilités de l’artiste dans l’ensemble des formes d’art, dont la poésie n’est qu’une ? Et, bien évidemment, qui ne reconnaît pas que le créateur considère la poésie comme faisant partie intégrante du monde où elle vient laisser son empreinte – discrète (parfois négligeable) et en même temps indélébile.

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La sculpture de la poésie 

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La relation la plus éloignée entre les arts est peut-être celle qui unit la poésie et la sculpture. Pourtant, à y regarder de plus près, on perçoit la similitude du processus de création d’un poème et d’une sculpture : le processus commun de l’émergence et de la formation de ces deux œuvres à partir d’une masse informe, d’un ensemble de possibilités et de combinaisons. Pour le poème, ces possibilités proviennent du langage ; pour la sculpture, d’une matière première – pierre, marbre, argile ou autre. On va, également, percevoir l’immobilité dynamique ou, autrement dit, la rigidité active, qui scelle la phase de leur cristallisation et de leur potentiel à stimuler l’imagination et la perception du lecteur. Il s’agit là, notamment, des deux faces d’un seul phénomène artistique, dont l’explication remonte à la fameuse entéléchie d’Aristote, du cheminement d’un point de départ à son aboutissement qui coïncide avec la perfection, avec une forme complète et aboutie.

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C’est précisément cette dynamique, qui transformée en énergie, permet au poème et à la sculpture de communiquer par « transsubstantiation ». Qui rend possible la métamorphose d’une matière amorphe et inanimée, indifférente et étrangère, sans intérêt ni tension, en une œuvre qui parait familière, car elle porte en elle un fil conducteur universel et une intensité émotionnelle capable de devenir expérience de vie. Mais bien plus encore c’est le concept commun de la forme qui relie les deux arts, lorsqu’elle émerge unique et intacte comme centre de la création, pour devenir le vecteur de l’Idée qui inspire et anime la composition. En sculpture, la forme est primordiale – elle est le début ainsi que le but de l’œuvre – mais en poésie, elle revêt également une grande importance, car elle naît d’un choix parmi d’innombrables possibilités linguistiques et expressives. Un choix qui a sa signification et sa finalité et qui doit pouvoir être justifié. Autrement, et à juste titre, il serait considéré comme le fruit du hasard. Dans la poésie de Madore, la forme donne l’impression d’être guidée par une intention totalement abstraite, par la volonté du poète de mettre en lumière l’austérité et l’économie des moyens comme forces motrices de la création. Ses poèmes sont finement ciselés comme des œuvres d’art élégantes, tantôt semblables à des bijoux, tantôt à des sculptures qui profitent de la dimension verticale. Cette seconde catégorie de poèmes, la plus caractéristique, ne doit pas être interprétée uniquement sur la base du choix de la forme, mais aussi en tenant compte d’une attitude particulière envers la matière première de la poésie : le mot. Le fait qu’il le laisse porter le poids du vers, se dresser souvent seul, et constituer à la fois le centre et les limites extrêmes, témoigne de sa conception comme une création indépendante et autonome, qui révèle sa propre existence de sa valeur esthétique, car il fonctionne comme un point matériel produisant son, image et sens. Pourrait-on supposer que Madore prône et défend le retour de l’art à sa matière première ? Qu’il considère cette matière première comme point de départ et aboutissement de la création ? Il est difficile de répondre avec certitude, mais il est certain que le créateur privilégie l’élémentaire et l’essentiel, l’originel et le pur, comme quintessence et fondement de l’art. Et ceci se perçoit non seulement dans sa poésie, mais aussi dans les autres arts qu’il a pratiqués.