Préface de Charles Juliet

Parus de 1982 à 1995, les cinq tomes du Journal de Gérard Bessière sont des ouvrages auxquels on aime à revenir.

Toutefois les cinq sont épuisés. Aussi les amis de l’auteur ont-ils eu le sentiment qu’il fallait les faire revivre. Mais comme les rééditer en totalité n’était pas possible, il a été décidé que serait présenté un choix des pages les plus significatives.

 

Gérard Bessière a effectué de longues études de philosophie, de théologie, de sociologie…, mais les poèmes et la trentaine de livres qu’il a écrits montrent à l’évidence que ces études ne lui ont pas fait perdre sa sensibilité. L’esprit constamment en éveil, il sait voir, écouter, se laisser bousculer par une émotion. Ouvert aux problèmes de l’homme contemporain et de la société, il peut aussi accueillir en son intimité ce que lui offre son quotidien. « La vie associe des voix multiples : je porte en moi la peine du deuil, la hantise des foules affamées, l’indignation devant l’injustice, l’appel de ceux qui luttent pour l’homme, la douce force d’aimer et d’être aimé, la beauté des créations de l’art, les visages, les enfants, les fleurs, le brin d’herbe d’un instant… »

 

Pendant une trentaine d’années, il a assumé des responsabilités, écrit de nombreux articles dans la presse, effectué plusieurs voyages à l’étranger, mais depuis une vingtaine d’années, il s’est retiré dans sa maison du Lot, une maison isolée, entourée d’arbres et de champs. Les pages qui suivent permettent de le découvrir au long de son parcours. Mais rien là d’anecdotique. Il ne consigne dans son Journal que ce qui lui paraît digne d’intérêt : des rencontres, des instants de solitude, un deuil, une lecture, un émoi, une rêverie, un paysage… Conscient des limites du particulier, il s’en détache avec aisance pour s’élever à des considérations d’ordre général. En fait, il est un être aimant qui, avec tendresse et une étonnante fraîcheur, parfois un humour discret, s’émerveille du spectacle de la vie. « Je ne me lasse pas de regarder les visages. Je les accueille en moi, je m’échappe vers eux… » Aussi note-t-il ses émotions quand un regard, un visage le remue, le confronte au mystère enfoui en chacun.

 

Lui-même, respectueux de ce qui survient dans sa pénombre, tient à ne pas se laisser enfermer par une croyance qui l’empêcherait de penser à sa guise. « C’est clair : je refuse de déclarer mon identité. Je déclare que je suis un vagabond, que tous les horizons sont provisoires. » Ainsi vagabondant, la pensée est libre d’épouser la vie et de lui donner tout son éclat : «  J’aime entrevoir, fût-ce un instant, les hauts sentiers de transfiguration. »

 

Dénuée du moindre effet, l’écriture de Gérard Bessière est des plus simples, des plus sobres. Elle est née du dépouillement auquel il s’est soumis. A elle seule, elle nous raconte les érosions intérieures qui permettent de conquérir une telle simplicité.

 

Gérard Bessière n’est pas prisonnier d’un point de vue qui privilégierait tel aspect de la vie à l’exclusion de tel autre. Son regard appréhende la vie dans toutes ses dimensions. S’il sait s’émerveiller face à une fleur ou un arbre, il peut aussi se sentir proche de ceux qui sont dans la difficulté et la peine. D’où cette interrogation qui situe fort bien et ce qu’il est, et ce qu’il écrit :

 

« Comment ne pas être submergé parfois par tant de beauté, par tant de douleur, par cette irréductible écartèlement dans lequel nous poursuivons notre chemin ? »

 

Charles Juliet