Un orgue, ce n’est pas du vent. C’est une histoire pleine de naufrages et de désastres.

Cela commence comme un film hollywoodien des années quarante (Rebecca par exemple), ou un conte gothique.

Le narrateur voit en rêve un édifice en flammes dans la nuit.

Pas un antique château mais une abbaye qui abrite un pensionnat. Toujours comme au cinéma, on retourne en arrière.

 

Nous sommes au début des années soixante, dans la Suisse profonde et belle, si sereine d’apparence mais si inquiète, car toujours en attente d’apocalypse, comme en témoignent ces gigantesques abris antinucléaires qu’elle aménage sous ses pâturages.

Le récit nous entraîne donc dans un univers clos, « étriqué » où sous la férule de prêtres inquisiteurs et sadiques, comme on en voit chez Montherlant, des jeunes gens attendent que passent les trop lentes journées d’étude.

Derrière les murs de l’institution se pratique un catholicisme qu’on n’appelle pas alors intégriste mais qui l’était bel et bien. Le héros de ce récit, Émilien, a choisi d’être là, préférant l’austérité de l’étude au destin qui lui était proposé de succéder à son boucher de père.

 

Pour Émilien la vie serait maussade et solitaire, s’il n’y avait Marthe, une douce tante pour qui il tient journal de sa vie de pensionnaire, et puis encore s’il n’y avait cette jeune fille aperçue, bientôt désirée, répondant au nom de Vivia Perpétua. L’auteur aime donner à ses héroïnes ces noms aux résonances latines ou méditerranéennes. Souvenons-nous de Bella Donna, de Lucia Antonia.

Peut-être parce qu’elles appartiennent à un autre monde que le nôtre. Le magique n’est jamais loin dans les récits de Daniel Morvan. Ainsi le collège est un lieu fantastique, on y entend la nuit « une bête gémir dans le mur ».

La bête c’est sans doute cet orgue ancien, trésor de l’abbaye, qui porte le nom de son créateur, Ashley, comme dans un vieux roman anglais pour dames. Ce vénérable instrument fascine Émilien et Vivia, parce qu’ « il ne se comporte pas normalement ». 

Censé être au bout de sa « vie », il continue de souffler, de faire entendre des notes aériennes, comme si un musicien fantôme actionnait ses touches, il continue de respirer ! Qu’a-t-il à nous dire que les hommes en soutane voudraient faire taire ? « L’ancien organiste avait peut-être découvert une idée neuve… »

 

L’orgue, personnage central de ce récit est une métaphore bien sûr. Le récit, un hymne à sa beauté mécanique, sonore et architecturale, nous rappelle l’amour de l’auteur pour la musique. On ne dévoilera pas ici une intrigue riche en rebondissements, digne d’un conte gothique, ou celtique.

On observera que Vivia Perpetua, pâle et fragile, ressemble à une héroïne romantique, et ce parfum d’un autre temps fait tout le charme du livre de Daniel Morvan, parce qu’il est entêtant comme le parfum de l’enfance, comme la jeunesse perdue, ce temps où l’on a contre « l’opacité du monde… le désir d’en briser les liens, les solidarités mortifères, les enfers sournois… »

 

Ce roman pudique et sensuel, écrit dans une langue riche et superbe, ne ressemble à rien de ce qu’on lit aujourd’hui. Depuis quelques romans Daniel Morvan battit une œuvre discrètement autobiographique d’une grande originalité.

 

Sa singularité en fait sa force.

 

Alain Girard