LETTRES DE GROIX

Hervé JAOUEN - Anne POLLIER
paru le 01/02/2007

140 × 200 mm, 384 pages
978-2-911438-48-6

20,00 €

Anne Pollier   Hervé Jaouen

Lettres de Groix et d’ailleurs

Correspondance 1986-1993

 

Au printemps 1986, lors du congrès de l’« Association des Écrivains Bretons », Hervé Jaouen et Anne Pollier se croisent, discutent, plaisantent : « Nous nous étions compris. L’amitié a aussi ses coups de foudre » confie Hervé Jaouen dans la préface. Elle a soixante-seize ans, il en a quarante.

 

Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles et de cinq romans, La Nuit du Havre, L’Estuaire, La petite chanson aux éditions Gallimard, et Grand Quai pour lequel elle a obtenu le Prix de la Guilde, tous publiés de 1952 à 1955. Puis presque trente ans de silence et paraissent, à nouveau aux éditions Gallimard, en 1983 un témoignage Femmes de Groix ou La laisse de mer, et en 1986 un roman, Reflets dans un canal.

 

Lui travaille à mi-temps dans une banque mais vit un fort investissement dans l’écriture. Auteur de romans policiers, La Mariée rouge, La Chasse au merle, La petite fille et le pêcheur, Quai de la Fosse pour lequel il obtient le Prix du Suspense en 1982, et Le Crime du syndicat. En 1984, avec son Journal d’Irlande, il s’ouvre un nouvel espace d’écriture et touche un autre lectorat.

 

Une certaine « solitude littéraire » les rapproche. Une correspondance se met en place où grandissent confiance et intimité au long de sept années : ils ne se reverront qu’une seule fois. Chacun est à la fois témoin attentif et interlocuteur précieux des rêves de l’autre, lui dans le déploiement de son écriture, elle aux prises avec le « grouillement de la mémoire », et pour tous deux cette obsession du « vivre/écrire » : « Mais parlons de la création, la chose qui nous préoccupe » rappelle tout de go Hervé Jaouen, tandis qu’Anne Pollier, s’exclame : « Quelle joie me donnent vos lettres, elles sont un excitant pour l’esprit, et chez moi réveillent en pagaille des souvenirs. ».

 

D’un envoi à sa réponse courent une estime et un encouragement constant à la création de l’autre. Hervé Jaouen propage le feu d’une action persévérante, toujours dans l’écriture d’un roman, ou d’un synopsis, dans une traduction anglaise, dans les corrections d’avant publication ou les négociations pour l’audiovisuel. Elle suit de près cette construction d’un territoire d’écriture, s’y alimente, y puise des forces. « … un temps fou depuis nos derniers échanges. Et cela me manque. Seriez-vous une drogue ? »

 

Et des coulisses éditoriales aux légendes bretonnes de revenants, de l’odeur de l’eau et des rivières à truite, à la pêche au saumon, des romans familiaux à « Apostrophes » et Bernard Pivot, d’un voyage en Espagne, en Grèce ou en Turquie à  la « fièvre » irlandaise, des opportunités de publication aux déconvenues associatives, de la foi en dieu au combat pour trouver le temps ou l’énergie d’écrire, les thèmes se succèdent, s’enroulent, se traversent avec le brio et le naturel de deux épistoliers qui ne s’embarrassent ni de préséances ni de faux-semblants et semblent avoir spontanément trouvé le « la » : un ton à la fois respectueux, direct, enlevé, aux inflexions mobiles selon les mouvements d’humeur, les joies et les tristesses.

 

De la confidence de l’un – Pendant que ce manuscrit « reposait » (comme on laisse reposer une pâte), j’ai découvert un monde merveilleux : celui de la littérature pour enfants. J’ai publié un roman policier pour 6/8ans (…). C’est très reposant, et surtout très rafraîchissant car, vous le savez, mes romans ne sont pas particulièrement gais et je n’en sors pas toujours intact – à celle de l’autre – Ecrire des lettres me réhabitue à l’écriture –, le lecteur est témoin, de l’intérieur, des interrogations, du travail littéraire. Hervé Jaouen ici livre qu’il tape souvent, en commençant un roman, la même page à la première et à la troisième personne, et regarde comme ça « sonne », évalue les avantages et les inconvénients du choix de l’une ou de l’autre, là compare l’étude de la littérature à de la dissection ; à un chirurgien qui couperait la femme qu’il aime en morceaux pour voir ce qu’elle a dans le ventre !

 

Ils s’envoient leurs ouvrages, les commentent, les discutent, les mettent en perspective. Lui, son cadet de quelque trente six années, est dans l’urgence et l’obsession du temps. Elle se révèle une merveilleuse épistolière, vive et enjouée. Elle en convient : elle est « gaie et place facilement le mot pour rire ». Hervé Jaouen la perçoit la première fois comme une « petite dame pétillante », et Séverine Auffret-Ferzli, sa fille, retrouve cette sensation pour évoquer dans les yeux de sa mère « ce pétillement qu’(elle) aimait ».

Cette légèreté, cet allant délivrent leur lumière par contraste avec une sincérité grave (Mais je ne voudrais pas que vous vous fassiez des illusions sur moi. Je n’ai pas du tout un moral d’acier. J’ai peur de la douleur et ses attaques me désarçonnent…), une vigueur et une finesse de la pensée (Je ne peux même pas dire : je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Je suis l’ombre de quelqu’un d’autre : une femme plus âgée que moi et encore plus exténuée qui s’est introduite dans ma peau…). Le corps défaille mais l’esprit ne s’y aliène pas, il continue ses jeux et ses exercices de conscience, parfois douloureux : « La mort n’a rien d’une baguette magique ouvrant des mondes après des mondes : elle est un démantèlement de soi face à soi-même. »

 

 

Et puis il y a cette verticalité, cette liberté de ton, désinvolte, impertinent : « Je suis néanmoins heureuse d’être à Groix, bien que mon état aille en empirant : mais qui pourra me croire ? J’ai déjà demandé à mon amie Cécily de Chabannes de ne plus m’écrire tant me déprime sa façon de me voir déprimée. Quelle chose horrible, la charité chrétienne, surtout appliquée comme la pâte à tarte, à grands coups de spatule. »

Cette même (fausse) légèreté fait encore mouche lorsque évoquant des « amours éditoriales » quelque peu contraintes, elle s’exclame : « L’offense est-elle bisexuelle et le pauvre… a-t-il passé par là ? Ce n’est jamais pour moi, un jugement moral, mais terriblement esthétique ! ».

Il s’en dégage une posture, à tout le moins un style, où le sentiment esthétique raille avec un sourire la morale convenue, l’ironie effleure la gravité, l’humour cisèle la souffrance.

Brille aussi l’éclat de sa curiosité de la vie et des êtres. Elle voyage, contemple, s’émerveille. Elle écrit. On en oublie que c’est parfois d’un hôpital ou d’une maison de convalescence. Quant à son âge… Au détour d’un paragraphe, l’acuité du regard perce l’image  Jamais Groix ne m’avait paru si pure, d’un bleu poudré de brume comme un Turner –, ou transmet une relation empathique au paysage Toulon sent le bois de pins, et la petite route entre l’aéroport et la ville, avec ses genêts énormes, ses bouquets bleus ou rose vif, ses flaques de coquelicots, c’est merveille !

Ce type de notation était présent dès 1940 dans son Journal comme le remarque Nancy Huston dans la préface : « C’est que, comme elle le dit si bien, on peut toujours « à défaut d’autre chose retenir un lieu encore dans sa pureté et le temps qui lui servait de parure » : c’est déjà énorme et précieux. »

 

Hervé Jaouen, attentif à ses courriers – vos lettres sont passionnantes lui redit-il, enthousiasmé par la lecture de ses romans, lui demande la permission de rechercher un producteur pour Grand Quai et promet l’écriture d’un synopsis. Il insiste : C’est vraiment dommage – je me répète – que vous ayez (presque) arrêté d’écrire. Et il la questionne, la soutient et l’encourage à s’exprimer sur ce support épistolaire où elle est si à l’aise, si « elle-même ». Et elle va y répondre sans doute parce qu’elle ne lutte que pour pouvoir crier, non certes de douleur, mais le cri de triomphe qu’est toute écriture, mais aussi parce que la sympathie a fait place à une véritable affection : Voilà une lettre (la vôtre) qui m’a fait un énorme plaisir. J’ai l’impression que ce qui est agréable pour vous est « bon pour moi », un peu comme si vous étiez mon quatrième fils.

 

Se dessine le cheminement d’une vie où tout s’est inscrit rapidement : l’écriture de nouvelles, très jeune, pour des magazines féminins, la présentation inattendue à « Gaston » et en 1946 l’entrée si facile  comme couteau dans le beurre – aux éditions Gallimard, l’amour, le mariage avec Robert Pollier, journaliste boursier, la guerre, la naissance de quatre enfants, les livres, les rencontres. Au gré de la mémoire passent les silhouettes de Jacques Chardonne, Marcel Arland, Dominique Aury, Jacques Prévert, Robert Anselme et de bien d’autres.

L’ombre est venue avec le premier infarctus de mon mari … Et puis mon mari est mort et moi j’ai sombré dans la dépression.

Disparaissant de la scène éditoriale parisienne, n’étant pas « reçue par les Bretons de Paris à bras ouverts » elle qui, originaire de l’Ile de Groix par sa mère et du Morbihan par son père, se ressent « intensément bretonne », elle fait retour sur cette longue période douloureuse, (son) long enfermement, l’étouffement où (elle se) perdait… Et comme elle le confie « Rien n’est pire que le silence. Je le sais moi qui l’ai gardé si longtemps. »

 

Ni la dévastation de la vieillesse, ni la solitude, ni la maladie ne l’empêchent doucement de se moquer, ni ne font écran à la fraîcheur des sensations.

N’est-ce pas une grande chance que de pouvoir dire « j’ai vécu » ?  L’amertume, les regrets, les ressassements n’y trouvent pas de place : peut-être à cause de l’un de ses dons, pas le moins précieux, qu’au détour d’une phrase elle avoue « je sais jouir de ce qui m’est donné… », peut-être aussi par cette singulière capacité de retournement, mélange détonnant d’humour, de dérision, de jeunesse inexorable : A force de déceptions, le fou rire m’a gagné, très pénible en ces circonstances : essayez donc de rire en claquant des dents !

 

« A force de déceptions, le fou rire m’a gagné… » Lorsque le lecteur tourne la dernière page, il est étonné de lire à la date du 30 janvier 1994 les mots du faire-part de décès qu’il fait siens «  votre amie Anne Pollier nous a quittés… », oui une amie qu’on a eu bonheur à entendre et dont on a oublié qu’elle pouvait disparaître, tant elle laisse, jusqu’au possible, dernier mot à la vie. «  J’aime que l’on relève les ruines, que l’herbe et la fleur se répandent. »

 

Cette amitié épistolaire vive, rebondissante, pudique, instructive, dessinant de façon contrastée les portraits d’Anne Pollier, de Hervé Jaouen et de leurs univers, se lit comme un passionnant roman.

 

Cypris Kophidès

JAOUEN Hervé
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